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27 août 2010 5 27 /08 /août /2010 10:30

Au plus on avance, au plus on recule…

 

19.jpgAu terme d’un long, très long, sommeil mouvementé j’ai fait un rêve étrange. Ce songe m’a fait voyager dans le temps et je me suis réveillé en plein 19è siècle. Je ne pourrais pas dire si c’était en 1810, en 1825 ou en 1853 mais c’était à l’époque troublée d’un siècle lourd de conséquences pour la population des petites gens.

 

Le tableau de cet étrange rêve était des plus glauques, reflet d’une société où la précarité domine. Plus de quarante pourcents de la population vit au seuil de la pauvreté, certains sont sur le seuil, tiennent en équilibre précaire, d’autres sont sous le seuil, n’ont pas les moyens de manger, de se soigner et doivent tendre la main pour espérer quelques pièces. Mais la grande frange de la population, qui parvient à peine à joindre les deux bouts, ne peut pas se permettre de donner la pièce, quant à ceux qui pourraient la donner, ceux dont les moyens sont largement suffisant, ils ne le font pas, tant par mépris des pauvres que par arrogance. Une petite centaine de familles, issue de la noblesse pour la plus grande partie, se partage des milliards tandis que les autres ramassent quelques miettes. Il n’y a pas de travail pour tout le monde, le taux de chômage est élevé. Pour travailler, beaucoup se rabattent sur des missions ponctuelles, à la journée. Ils se présentent le matin à l’embauche, quand ils ont de la chance ils restent une semaine, sinon ils repartent le soir en espérant qu’on aura encore besoin d’eux le lendemain… Le fossé entre les riches et les pauvres est creusé et la caste intermédiaire tend à s’amenuiser, ses représentants glissant en grande partie vers le bas. Pour se rendre compte de cette situation, il suffit de se balader dans les grandes villes ; le nombre de clochards, de sans-abris et de gens qui font les poubelles à la recherche d’un quignon ou d’un reste à se mettre sous la dent est sans cesse croissant… C’est pas du Dickens mais on en est pas tellement loin ! Il fait sale aussi, les rues sont jonchées de détritus, une odeur d'urine emplit l'air, les bancs publics sont témoins de l'abandon des restes de nourriture qui feront, peut-être, le bonheur d'un pauvre hère. Les égouts ne sont pas encore généralisés et l'hygiène dans les rues laisse à désirer.

 

Assez paradoxalement en ces temps troublés où l’avenir est sombre, la démographie est à la hausse, il nait plus d’enfants qu’il ne meurt de vieux. Tout aussi paradoxalement, ce sont les provinces les plus pauvres de Wallonie – le Hainaut et Liège – qui ont la plus forte croissance démographique. Les gens font des enfants sans pouvoir assurer leur avenir, en effet la courbe de la pauvreté suit la même courbe exponentielle que celle de la démographie. Une famille sur trois renonce, par faute de moyen, à se faire soigner ; il faut dire que le coût de la santé est de plus en plus élevé. Au niveau mondial, l’ère est au libéralisme et au profit, en tous cas pour les clans les plus riches… Le pouvoir est dans les mains des familles nobles, les grands patrons sont issus de familles à particules, ils dirigent l’économie du pays et, comme la politique est soumise au pouvoir de l’argent, ils dirigent indirectement l’état.

 

L’analphabétisme frappe les masses de plein fouet, en Wallonie près de 20% de la population sont incapables de lire et d’écrire. Les classes ne sont remplies que de quelques jeunes qui ont la chance de pouvoir bénéficier d’un enseignement, les autres sont dans la rue, incapables de situer Tegucigalpa, de nommer le Premier Ministre britannique ou le Chancelier allemand, alors qu’il s’agit de deux des plus importants personnages d’Europe, ou encore de faire la différence entre l’état de Washington et Washington District of Columbia. Ca n’entre pas dans leurs préoccupations les plus vitales. Un quart de la population mondiale n’a pas accès à l’eau courante. Un quart, probablement le même que le précédent, souffre de malnutrition pendant que les plus nantis crèvent dans leur cholestérol. Comment est-il possible, dans ce 19è siècle qui accouche d’une révolution industrielle, que les 20% de la population vivent avec des moyens quatorze fois supérieurs à ce qu’ils ont réellement besoin alors que les autres vivent en deçà ? C’est la question que je me pose dans ce tableau glauque qui sert de décor à mon étrange rêve…

 

Le dix-neuvième siècle dans lequel mon rêve teinté de délire m’entraîne est vraiment un siècle de paradoxes car si d’un côté les masses sont pauvres et peinent à se nourrir ou à se soigner, la médecine fait d’énormes progrès. Elle se fait plus précise et plus sûre mais semble de plus en plus réservée à un quarteron de nantis. L’autre grand domaine qui se développe rapidement c’est celui de l’information, par rapport aux siècles précédents, l’information circule plus rapidement. On peut désormais vite savoir la crise qui frappe de l’autre côté de l’océan Atlantique ou la construction d’un building ultramoderne à Londres, ville-phare de cette Europe en proie au doute. Les transports, qui ont entamé leur modernisme au siècle précédent, se développent aussi très fortement… Les riches peuvent aller quasiment partout selon leur gré tandis que les pauvres doivent renoncer à se soigner.

 

Je suis là, perdu au milieu de la Place Saint-Lambert à Liège, perdu aussi dans ce rêve dérangeant et désolant à me dire que j’ai finalement de la chance d’être né à la fin du 20è siècle. Comment aurais-je vécu en 1810, en 1825 ou en 1853 ? De quel côté aurais-je été ? Probablement pas de celui des nantis puisqu’il n’y eut jamais de particule chez mes aieux directs, qu’ils furent tous ouvriers et même immigrés pour certains. Après tout, peut-être est-ce là l’objet de ce rêve étrange… me faire prendre conscience de la chance qui est la mienne de vivre au troisième millénaire avec toutes ses facilités et ses disponibilités.

 

C’est alors que, toujours perdu dans les brumes de cet étrange songe chronologique, j’entends derrière moi : «Putain t’as vu comme elle bonne la blonde qu’est dans Secret Story !». Mes yeux se brouillent, le tableau du 19è siècle qui s’était peint devant moi s’efface lentement. «Faut que j’me paye le dernier Nokia, il est trop bien» entends-je encore à ma gauche. Je reprends mes esprits et je me rencontre, quelle horreur, que je suis bien éveillé, que je n’ai pas rêvé. Le décor est bien celui du 21è siècle, je n’ai pas voyagé dans le temps ni en songe ni en réalité.

 

Les quarante-deux pourcents de la population qui vivent au seuil de la population sont ceux qui vivent avec moins de 860 euros par mois – c’est le seuil de la pauvreté -, ils sont 13 pourcents, auxquels il faut ajouter ceux qui seraient (29%) sans l’assistance de l’état et des CPAS à ce seuil. Mais à l’heure où la Belgique doit calculer au plus serré ses budgets, à l’heure où la frange flamingante veut scinder la sécurité sociale, qu’en sera-t-il de ceux qui bénéficient de ces aides ?

 

Ceux qui tendent la main pour une piécette, qui font les poubelles pour un quignon de pain, ne sont pas les pauvres hères du 19è siècle, ils sont bien de notre époque, ils ont perdu ce qu’ils avaient pour basculer dans le monde sans cesse croissant de la précarité et de l’errance. Il n’existe aucun chiffres officiels quant au nombre de SDF en Belgique mais selon des chiffres fournis par des associations d’aides au SDF, une personne sur sept en Belgique pourrait basculer dans l’errance.

 

La centaine de famille qui se partage les richesses belges ce n’est pas non plus une réalité dépassée. Entre 2005 et 2006, la fortune des 20 familles les plus riches de Belgique a augmenté de 34%. Ce chiffre est inversement proportionnel à l’appauvrissement de la couche la plus démunie de la population belge. Comme au 19è siècle, l’ère est au libéralisme, à l’ultralibéralisme même désormais. Parmi les familles les plus riches de notre pays on trouve celles du Baron Albert Frère (Electrabel), du Baron Daniel Janssen (Solvay), du Vicomte Philippe de Poelberch (Inbev) mais aussi les clans à particule : de Winter (Elex), d’Ieteren, de Nul ou van Baaren… Enfin, il n’y a pas tellement longtemps, nous apprenions l’anoblissement par le Roi(1) de plusieurs grands patrons de société : Guy Quaden (Gouverneur de la Banque Nationale), Patrick de Massenaiere (Callebaut), Eric de Keuleneer (Solvay), Bert de Graeve (Bekaert) et Noël Devisch (Boerenbond) ont tous été baronifiés… Pourquoi a-t-on fait des Révolutions ? Pourquoi a-t-on pris la Bastille ? Plus que jamais, l’argent et les postes économiquement les plus importants sont aux mains de nobles !

 

Les travailleurs à la journée ou à la semaine ce ne sont pas ces ouvriers qui courraient les usines au 19è siècle pour tenter de trouver une embauche ponctuelle selon les besoins, ce sont les intérimaires qui, faute de mieux, doivent se rabattre sur des emplois à durée très limitée. Ils courent les rues, sales, emplies de déchets laissé au gré du vent par quelques humains à l'hygiène désastreuse, et où flottent des relents de pisse et de vômi de la veille... Les avaloirs sont saturés, pleins de crasses, et n'évacuent pas comme ils le devraient. L'hygiène est à peine meilleure qu'au 19è siècle finalement !

 

La démographie en hausse, symbole avoué d’un 19è siècle dans lequel il n’y avait pas beaucoup de facilités pour éviter les naissances, surtout dans les familles les plus défavorisées et incultes, est bel et bien réelle en ce début de 21è siècle. Ce que l’on appela Révolution Démographique au 19è siècle et qui fit passer la population mondiale de 900 millions à 1 milliards 600 millions de personnes entre 1800 et 1900 (+ 77% en 100 ans) n’est rien à côté de l’explosion démographique qu’a connu le monde ces quarante dernières année en passant de 3,7 milliards à 6,8 milliards de personnes (+ 83% en 40 ans)… En Belgique, depuis la fin des années 90, c'est-à-dire, bien après les principales vagues d’immigration (ndlr je le précise pour le cas où certains voudraient lier les deux !), on constate une hausse exponentielle de la démographie.

 

Le ménage belge sur trois qui n’a pas les moyens de se soigner, là encore ce ne sont pas des chiffres d’un passé révolu mais bien du cru. Une enquête publiée dans Test-Santé, en février dernier, et confirmée récemment par le KCE, étale ces chiffres douloureux : un Belge sur trois n’a pas les moyens de se soigner ou a du arrêter un traitement médical en cours faute d’argent ! Oui la médecine fait encore d’énorme progrès tous les jours, plus encore peut-être qu’elle n’en fit au 19è siècle, mais à quoi cela sert-il si la majorité de la population mondiale n’a pas accès à ces progrès ? Et le progrès technologiques ne touchent pas que la médecine, les systèmes d’informations et les transports n’ont jamais été aussi efficients mais c’est pour mieux servir une société de consommation et de loisirs qui prime sur la société de l’essentiel.

 

L’analphabétisme n’a pas disparu avec le 19è siècle… ni même avec le 20è ! Aujourd’hui, en Wallonie, selon un observatoire de la Communauté Française de Belgique, une personne sur dix est analphabète ! Et malgré cela les classes ne sont pas remplies ou alors par une poignée d’adolescents qui ont compris l’importance d’avoir une formation solide. Mais pour bien des autres ados, Tegucigalpa, David Cameron, Angela Merkel ou Washington DC… connait  pas ! Toute forme de culture ou de savoir n'a plus d'importance, les priorités sont effectivement ailleurs : au 19è siècle, les préoccupations vitales des gamins étaient de travailler pour pouvoir manger et se loger ; au 21è siècle leurs préoccupations sont de paraitre, d’avoir la coupe de cheveux la plus ridicule possible et de devenir célèbre pour fréquenter un monde d’imbéciles mondains où l’apparence vaut mieux que le savoir.

 

Non je n’ai pas voyagé dans le temps, non je n’ai pas rêvé… Je suis conscient et je dois me rendre à l’évidence que plus le monde évolue plus il régresse ! Au plus le temps passe, au plus les conditions de vie pour les choses essentielles nous ramènent avant 1850 !

 

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(1) Patrons anoblis : comment les choix se font par Ariane Van Caloen, in La Libre Belgique du 20 juillet 2007.

 

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Published by Olivier Moch - dans Humeurs
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