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12 septembre 2013 4 12 /09 /septembre /2013 10:12

Ou l'échange d'enfants adoptés via les médias sociaux...

TwoheyL'enquête menée, aux Etats-Unis, par Megan Twohey, journaliste à Reuters TV est plutôt édifiante. Pendant plusieurs semaines, elle s'est immergée dans un milieu glauque qui dévoile une part sombre mais pas cachée des médias sociaux, de Facebook notamment : l'échange d'enfants adoptés. "Todd et Melissa Puchalla se sont battus pendant deux ans pour élever Quita, l'adolescente troublée qu'ils ont adoptée au Libéria. Quand ils ont décidé de l'abandonner, ils lui ont trouvé de nouveaux parents en moins de deux jours en postant une annonce sur internet"(1), c'est ainsi que débute le reportage en cinq parties réalisé par Megan Twohey. Il montre cette démarche - totalement illégale - à laquelle souscrive de plus en plus de parents américains qui ont adopté un enfant et qui n'en sont pas satisfait. Une espèce de service après-vente, en définitive... Ainsi, la journaliste évoque-t-elle deux groupes d'échanges d'enfants adoptés, l'un via Yahoo! l'autre via Facebook, par lesquels des parents insatisfaits se transmettent des enfants qu'ils ont adoptés à l'extérieur des frontières américaines. Cette pratique semble inspirée de celle de l'échange d'animaux de compagnie qui est fréquente aux Etats-Unis, ce qui tend à démontrer quelle peut être la place d'un enfant adopté au sein de certaines familles américaines. Le phénomène est loin d'être marginal, en effet la journaliste a relevé, sur les groupe consacré au rehoming, quelque 5029 annonces différentes dont la plus ancienne remonte à 2008. Ces annonces concernent toutes des enfants adoptés à l'étranger, en Chine, en Russie, en Ukraine ou en Afrique Subsaharienne pour la majorité, dont les âges varient de dix mois à seize ans. Megan Twohey affirme, dans son reportage, qu'une nouvelle annonce est postée sur l'un des deux groupes d'échanges par semaine...

Où le phénomène devient effarant c'est lorsque, malgré l'illégalité de cette pratique, certains échanges se font sous le couvert de la loi ! Ainsi le cas d'un enfant échangé sous acte notarial est-il évoqué dans la première partie du reportage. Mais, plus qu'effarant, le private rehoming devient réellement malsain, inhumain et criminel par certaines de ses dérives qui vont de la traite d'êtres humains jusqu'à la pédophilie. Quita, la jeune Libérienne adoptée par les Puchalla a donc été cédée à une famille connue de la justice pour des antécédents de violence et d'abus sexuel. L'adolescente s'est retrouvée dans le lit conjugal dès sa première nuit dans sa nouvelle "famille" ! Même s'il ne semble pas question d'argent pour ces échanges, l'enfant devient donc une marchandise, un jouet entre les mains d'adoptants sans scrupule et sans respect pour la dignité humaine.

Le reportage en cinq axes de Megan Twohey

A travers sont reportage, Megan Twohey aborde donc cinq aspects du private rehoming. Dans la première partie, intitulée The Network (Le Réseau), elle évoque donc les groupes d'échanges à travers des plateformes comme Yahoo! et Facebook en précisant que si Yahoo! a réagi promptement en fermant le groupe consacré au private rehoming, Facebook l'a laissé en fonction, l'un de ses portes-parole précisant même que "Internet est un reflet de la société et que les gens l'utilisent pour différentes formes de communication et pour faire face à toutes sortes de problèmes, y compris de vraiment compliqués comme celui-ci"(1)... Une sorte de caution morale faite par le premier réseau social du monde à ce genre d'agissements inhumains. Twohey présente, toujours dans cette première partie, différents cas concrets; celui de Quita, celui d'un gamin de 11 ans adopté au Guatémala et dont la "mère" écrit sur l'annonce : "Je suis désolée de le dire mais nous détestons vraiment cet enfant"(1) ou celui de cet autre enfant proposé à l'échange cinq jours après sont arrivée de Chine.

The Dangers (Les Dangers), seconde partie du reportage, aborde clairement les dérives du private rehoming. Par-delà l'aspect immoral, il y a les dangers physiques pour les enfants échangés traités comme des marchandises. Twohey pose le constat que la plupart des enfants proposés à l'échange souffrent de légers handicaps physiques ou mentaux (ndlr toujours l'enfant-marchandise dont on cherche à se défaire parce qu'il est "abimé", comme un manteau acheté sur le net qui aurait un accro ou une chemise commandée qui n'aurait pas la couleur souhaitée à l'origine). La journaliste précise que 18% des 5029 annonces qu'elle a recensé évoquent des abus sexuels dont auraient été victimes les enfants avant leur adoption. "Ces descriptions servent de phare pour les prédateurs"(2) explique-t-elle très justement en évoquant des cas concrets de pédophilie.

Dans la troisième partie, The Middlemen (Les Intermédiaires), Megan Twohey aborde les groupes de private rehoming sur le net à travers les personnes qui les modèrent. A travers l'exemple d'une modératrice qui a servi d'intermédiaire pour "livrer" deux enfants à une famille avec des antécédents de pédophilie et de violence, elle met en lumière le rôle de ces citoyens qui ont créé les groupes d'échanges d'enfants avec, à la base, une bonne intention... du moins l'imaginait-ils. "Je me sens comme si je participais à quelque chose qui est hors de mon contrôle"(3) témoigne Megan Exon, une travailleuse sociale spécialisée dans l'adoption qui est active sur ces réseaux d'échanges d'enfants adoptés. Convaincue au départ de l'intérêt de ces plateformes d'échanges pour l'intérêt des enfants (sic ! Est-elle à ce point naïve ?), Megan Exon semble prendre réellement conscience de la réalité du private rehoming.

The failures (Les Echecs) met en évidence les manquements du Gouvernement américain qui reste insensible au réels dangers du private rehoming alors que le phénomène n'est pas secret. Les autorités ne réagissent pas, à quelque niveau que ce soit. Ainsi, l'on découvre qu'un échange a été fait sous acte notarial ou encore qu'un policier à confié son fils adoptif à l'échange via un groupe de private rehoming. L'Interstate Compact on the Placement of Children, un organisme inter-état qui gère le placement d'enfants a pourtant fait adopter une loi par chacun des cinquante Etats établissant des conditions très strictes pour l'adoption. Le private rehoming va à l'encontre de beaucoup de conditions reprises sous cette loi sans que personne ne réagissent.

Enfin, l'ultime partie du reportage, The Survivors (Les Survivants), fait la part belle à des adolescents qui ont vécu le private rehoming à travers, notamment, l'exemple d'Inga qui est arrivée de Russie à l'âge de 12 ans. Sa mère biologique, une prostituée, ne voulait pas d'elle, l'a abandonné dans un orphelinat avant qu'elle ne soit proposée, par une procédure traditionnelle, à l'adoption à une famille du Michigan. Moins d'une année plus tard, ses "parents" l'ont alors ramené à l'agence qui s'était occupée de l'adoption, arguant du fait qu'on ne leur avait pas précisé qu'elle avait du mal pour apprendre à lire et à écrire (ndrl pour une enfant russe qui arrive aux Etats-Unis, était-ce surprenant ?) ni qu'elle fumait... Pour eux, adopter Inga s'apparentait à "acheter un chat dans une sac"(4). Il leur fut clairement précisé alors qu'un enfant adopté ne s'échange pas comme un pull trop grand ou un CD reçu en double exemplaire à Noël. Après avoir tenter, sans succès, de faire invalider l'adoption par un tribunal russe, les "parents" ont découvert l'existence des groupes private rehoming sur le net et y ont proposé leur fille adoptive à d'autres familles... Megan Twohey donne donc la parole à Inga qui est aujourd'hui âgée de 27 ans - ce qui démontre aussi que le phénomène de private rehoming n'est pas récent puisqu'elle arriva aux Etats-Unis à 12 ans, voici quinze ans donc... - et qui fait partie du quart de millions d'enfants adoptés hors-frontières dans des conditions souvent abérrantes sans que personne ne s'en soucie vraiment !

Le reportage de Megan Twohey met en évidence une pratique totalement illégale bien que répandue mais révèle également ses dérives et l'apathie des autorités américaines face à ces agissements.

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(1) American use the internet to abandon children adopted from overseas, par Megan Twohey, on www.reuters.com, 9 septembre 2013
(2) In a shadow online network, a pedophile take home a "fun boy", par Megan Twhohey, on www.reuters.com, 9 septembre 2013
(3) With blind trust and good intentions, amateur broker children online, par Megan Twohey, on www.reuters.com, 9 septembre 2013.
(4) Orphaned in Russia, brought to America, and the abandoned time again, par Megan Twohey, on www.reuters.com, 9 septembre 2013

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Published by Olivier Moch - dans Le monde est fou !
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