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13 novembre 2011 7 13 /11 /novembre /2011 19:59

Rencontre avec Jacques Smits, Directeur des Territoires de la Mémoire.

TDM.jpgIl y a quelques jours, j’ai eu l’opportunité de visiter Les Territoires de la Mémoire, une visite dont on ne sort pas indemne. Il s’agit d’un parcours symbolique puissant à la charge émotionnelle lourde dont certaines images dures et mises en situation ont pour but de rappeler ce qu’était la barbarie nazie. Rappeler aussi que le parti National Socialiste, parti d’extrême droite basant sa doctrine sur la différence des races mais aussi sur les différences sociales, religieuses et physiques, est arrivé au pouvoir par les urnes avant de mettre en place la plus grande extermination qui ait jamais existé. Les camps de concentration imaginés par les Nazis ont contribué à l’extermination de plus de cinq millions de personnes, des Juifs, des Tsiganes, des Témoins de Jéhovah, des opposants politiques, des homosexuels et mêmes des personnes dont le seul défaut était une infirmité physique voire simplement de porter des lunettes… Avec le décès, le 27 octobre dernier, de Paul Brusson, il n’y a plus de témoin oculaire liégeois de ces camps de concentration. Plus que jamais, le devoir de mémoire est essentiel pour éviter que cette barbarie ne s’oublie et ne déferle à nouveau sur le monde… Car, comme le disait très justement Winston Churchill : ‘’Un peuple qui oublie son passé est condamné à la revivre’’. Et pourtant, à l’heure actuelle, lorsque l’on discute avec quantité d’adolescents, ils sont incapables d’appréhender la barbarie nazie, on ne leur apprend pas correctement, ou bien – ce qui serait pire ! – ils l’oublient. Pour cette raison, une visite aux Territoires de la Mémoire devrait être rendue obligatoire dès le début du cursus secondaire, quel que soit le réseau d’enseignement ! Et, comme pour démontrer que Churchill ne se trompait pas, plus encore que cette méconnaissance de la barbarie nazie, c’est à une recrudescence du racisme et du rejet de la différence que l’on doit faire face dans le discours et les comportements de certains ados, probablement nourris au sein de la haine par des parents racistes (ndlr il suffit de lire les commentaires racistes de plus en plus nombreux sous les articles des sites populaires d’informations générales comme ceux de La Meuse ou de La Dernière Heure).

Le devoir de mémoire est fondamental ! On ne peut qu’inciter le plus grand nombre à l’entretenir. En Wallonie, on peut le faire notamment en visitant Les Territoires de la Mémoire. En attendant d’y aller, je vous propose une rencontre avec Jacques Smits, Directeur de l’asbl Les Territoires de la Mémoire qui, en exclusivité pour Acta Diurna, présente ce parcours symbolique ainsi que le projet Mnema Cité Miroir qui, dès 2013, défendra le principe d’égalité des individus et d’émancipation sociale, idéaux démocratiques s’il en est…

Acta Diurna : Les Territoires de la Mémoire, qu'est-ce que c'est au juste ? Quelles sont ces missions ?
Jacques Smits : Fondée en 1993, l’asbl «Les Territoires de la Mémoire» est un Centre d’Education à la Résistance et à la citoyenneté reconnu par la Communauté française de Belgique. Pour effectuer un « Travail de Mémoire » auprès des enfants, des jeunes et des adultes, l’association développe diverses initiatives pour transmettre le passé et encourager l’implication de tous dans la construction d’une société démocratique garante des libertés fondamentales. Les missions  de notre association sont de sensibiliser au travail de Mémoire, éduquer à la citoyenneté, renforcer la démocratie et renforcer Éduquer à l'altérité. À l’issue de la Seconde Guerre mondiale, nombreux furent ceux qui décidèrent de tout faire pour que l’horreur des conflits armés, des massacres de masse et des camps nazis ne se reproduise plus jamais. Nous pensions qu’en Belgique, la bête immonde était définitivement endormie. Elle ne faisait que sommeiller et, au début des années ’90, des partis et des mouvements d’extrême droite ont à nouveau fait leur apparition tant au nord qu’au sud de notre pays. En Europe, le développement du populisme et de l'extrémisme de droite ne cesse de nous interpeller Notre Centre d’Éducation pense que l’évocation du souvenir est indispensable pour éviter les erreurs commises dans le passé et participer à la construction d’une société humaine et solidaire.

Acta Diurna : Quand et comment ont-ils vu le jour ?
Jacques Smits : Le projet des Territoires de la Mémoire est né suite aux résultats électoraux en 1991. En effet, pour la première fois depuis la seconde guerre mondiale et la chute du nazisme des candidats de partis d'extrême droite ont été élus et se sont retrouvés sur les bancs des conseils communaux et provinciaux. Cette résurgence était inacceptable pour d'anciens rescapés des camps de concentrations nazis, déportés politiques et pour le Centre d'Action Laïque de la Province de Liège. Ensemble, ils ont décidé de fonder les Territoires de la Mémoire et avec l'aide des pouvoirs publics ont construit le Centre d'Education à la Résistance et à la Citoyenneté.

Acta Diurna : 65 ans plus tard, le devoir de mémoire cela reste si important ?
Jacques Smits : Le terme travail de mémoire nous paraît plus approprié aux missions que nous voulons assumer. Notre rôle est bien éducatif, il ne relève pas du devoir mais de l'engagement citoyen. Plus qu'il y a 20 ans lorsque l'association a été créée - un 10 décembre, journée symbolique des droits humains - le populisme gagne du terrain partout en Europe et les partis d'extrême droite sont présents aujourd'hui plus qu'hier  développant le triptyque peur-haine-exclusion. Développer le  cordon sanitaire éducatif est donc nécessaire et urgent pour empêcher l'inacceptable.

Acta Diurna : Qui peut visiter Les Territoires de la Mémoire, à quels publics s'adressent-ils en priorité ?
Jacques Smits : Le Parcours symbolique est une expérience empreinte d'émotions et de respect pour toutes les victimes de la barbarie nazie. Au fil des témoignages de rescapés et des extraits du film "Nuit et brouillard" (d’Alain Resnais), il évoque l'itinéraire d'un déporté dans les camps de concentration et d'extermination. De la rue au wagon à bestiaux en passant par le bureau de la Gestapo, les différents espaces présentés permettent d'imaginer les conditions de survie des prisonniers, les traitements inhumains, la violence permanente et la mise en œuvre de la "Solution finale de la question juive". Le visiteur s'interroge : aurais-je été victime ou bourreau? Cette mise en situation symbolique pose la question de la responsabilité de chaque citoyen et de l'implication individuelle. Les actions menées par l'association s'adressent à tous les publics à partir de 12 ans. Les différentes activités proposées sont adaptées en fonction de l'âge des visiteurs et le service pédagogique est particulièrement vigilant à ce sujet.

Acta Diurna : En dehors du parcours symbolique, quelles sont vos activités en tant que Centre d'Education à la Résistance ?
Jacques Smits : L'asbl Les Territoires de la Mémoire a été reconnue comme Centre de ressources relatives à la transmission de la Mémoire et association d'éducation permanente par la Fédération Wallonie-Bruxelles. Les Territoires de la Mémoire développent de nombreuses activités qui touchent par an près de 45.000 personnes. Expositions, colloques, animations, voyages dans les camps de concentration, éditions de livres de références et de documents pédagogiques, rencontres et débats autour de thématiques liées à l'objet de l'association, campagnes de sensibilisation ... Il convient de citer en matière de campagne de sensibilisation et d'adhésion aux valeurs partagées, la campagne Triangle rouge pour lutter contre les idées d'extrême-droite.

Acta Diurna : En 1933, Hitler est arrivé au pouvoir par les urnes; l'extrême droite a le vent en poupe en Europe... Vaste débat que ma question suivante : faut-il interdire les partis d'extrême droite ?
Jacques Smits : Le débat est nécessaire et parfois urgent Les Territoires de la Mémoire ont à ce sujet publié un ouvrage "Faut-il interdire les partis d'extrême droite ?" de J. Jamin. La liberté d'expression est selon nous fondamentale dans un système démocratique mais doit-on laisser se développer des partis dont la principale vocation est de supprimer les libertés fondamentales et donc de supprimer la démocratie et de la transformer en régime totalitaire. Ma réponse est négative. Des mécanismes doivent être mis en place pour protéger la démocratie tant qu'il est temps. Dans certains pays d'Europe, il est temps !

Acta Diurna : Pouvez-vous nous présenter le projet Mnema ?
Jacques Smits : Le projet Mnema, initié par l'asbl Les Territoires de la Mémoire, consiste en la création au cœur mnema.jpgde la cité liégeoise d'un pôle de culture, de patrimoine et de citoyenneté. Ce projet permet la réhabilitation d'un lieu emblématique, les Bains et Thermes de la Sauvenière. Construits à partir de 1938 et ouverts au public en 1942, les bains de la Sauvenière répondent à l’époque à une véritable nécessité. De style paquebot, architecture moderniste de l’entre-deux-guerres, le bâtiment se distingue par ses belles proportions, son parfait équilibre. La noblesse des matériaux des façades rehausse le caractère monumental de l’édifice : pierre de taille, céramique turquoise, labrador, verre, ornements en bronze, … Les bains de la Sauvenière, considérés comme une des plus importantes réalisations du genre, ont été admirés au point de susciter des imitations, comme par exemple les Bains de Bruxelles (1954). La piscine de la Sauvenière est donc un double symbole. Audacieuse et innovante alors sur le plan de l’architecture, elle fut éminemment sociale en ce qu ‘elle mettait à la disposition de la population, un centre de santé et de régénérescence à la fois collectif et personnel. Ce patrimoine doit être protégé, il est classé depuis mai 2005. Ressusciter la Sauvenière est un acte hautement symbolique, et hautement politique. Y créer un centre de mémoire et de réflexion comme Mnema est aussi particulièrement important pour montrer au public ce qui peut aujourd’hui fonder de nouvelles solidarités. Donner aux citoyens conscience, à la fois de leur diversité et de la profondeur de ce qui les unit, est aujourd’hui une nécessité, voire une urgence. L’Europe qui se cherche, espace voulu de paix et de fraternité, après les désastres des deux guerres mondiales, a besoin de s’interroger. Le site disposera donc d’un lieu imposant pour accueillir huit fonctions différentes :
- les activités d’accueil (renseignements, billetterie, librairie-boutique, café-restaurant)
- les expositions temporaires
- les expositions de références (Les Territoires de la Mémoire, Entre galeries et forges... la solidarité)
- les activités culturelles et éducatives (salles de conférences, auditoriums, ateliers pédagogiques, …) - les réserves et ateliers
- le centre multimédia
- les locaux administratifs
- le centre de recherche.
L'ouverture du site est prévue fin 2013. Le projet est soutenu par le Feder, la Région wallonne, la Province de Liège, la Ville de Liège ainsi que par des partenaires associatifs et privés.

Acta Diurna : Monsieur Smits, merci pour ces réponses.

Interview Olivier Moch

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Published by Olivier Moch - dans A découvrir
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