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29 janvier 2013 2 29 /01 /janvier /2013 09:42

A propos d’un SDF et de son chat…

 

sdf.jpgOn l’appelait Monsieur Alain, simplement Monsieur Alain… Et encore, Alain c’était le nom qu’il avait donné à son seul compagnon, un chat roux. Lui n’avait plus de nom ; pourquoi en aurait-il eu besoin d’un ? Si seul qu’il était, abandonné par une société décidément trop individualiste que pour se soucier de ceux qui sont dans le caniveau. Frêle, gentil, simple, marqué par la vie mais jamais vraiment rancunier envers elle et toujours accompagné de son inséparable compagnon félin, tel était Monsieur Alain. Il arpentait les rues du centre ville pour trouver de quoi assurer sa pitance quotidienne et celle de son ami à quatre pattes… Parfois il taillait la route jusqu’à une grande surface de la périphérie devant laquelle il attendait pieusement, sans rien quémander, que quelqu’un lui propose qui une miche de pain ou un fruit pour lui, qui une boite de nourriture pour son chat… La première fois que je l’ai rencontré c’était sur le marché dominical de Liège, la Batte. Il était là sur le trottoir, assis à quémander la pièce aux passants. Alors que je passais à sa hauteur, probablement encore une fois perdu dans mes pensées, j’entendais un miaulement qui semblait vouloir me dire : «Eh mec, tourne la tête et regarde-nous un peu… On est là sur le sol !». Mon amour avoué des chats me poussait à arrêter quelques instants ma course vers nulle part. «Il s’appelle Alain !» me dit l’homme assis sur le trottoir. J’ai un peu honte de l’avouer mais c’est par le biais de son chat que cet homme sans ressource est entré dans ma vie… Nous avons discuté quelques minutes et invariablement il ramenait la conversation sur son chat ; on sentait bien que cette féline relation était la seule chose importante de sa vie… Probablement même la seule qui le maintenait en vie. Alors j’ai fouillé mes poches pour y trouver la monnaie qui y traînait et je la lui ai donnée en me disant que cela ne servirait probablement pas à grand chose d’autre qu’à soulager ma conscience de nanti. Il devait y avoir l’équivalent d’un euro et demi à tout casser… «Merci cela permettra à Alain de manger aujourd’hui et demain et de m’acheter une baguette de pain» me dit-il avec un grand sourire. Bon sang, c’était pourtant vrai que cet euro-cinquante perdu dans ma poche équivalait, dans une grande surface, à une baguette et une boite de Ron-ron pour son chat !

J’ai revu fréquemment cet homme que j’avais arbitrairement baptisé Monsieur Alain car, pour moi, il méritait d’avoir un nom. Au centre ville il avait pris ces quartiers dans une rue assez commerçante où sa discrétion et sa gentillesse l’ont fait accepter des marchands. D’ailleurs, ceux-ci se relayaient pour lui offrir un sandwiche – qu’il partageait avec le matou - à midi et une tasse de café. La monnaie qu’il glanait à gauche et à droite lui servait à se trouver, pour lui et son chat, un p’tit truc à grignoter pour le soir. Chaque fois que je devais aller dans ce quartier, je calais une pièce de deux euros au fond de ma poche au cas-où je croiserais Monsieur Alain. Et lorsque l’on se voyait, en échange de ma pièce, on se disait quelques mots… Oh, rien que des banalités à propos du temps, du sachet de frites qu’il irait chercher le soir car la journée avait été bonne ou de l’abondance des touristes allemands à Liège.

Un jour que je passais dans la rue où Monsieur Alain avait ses habitudes mon regard fut attiré par un grand rectangle de carton posé sur le sol adossé à la vitrine d’un commerce. Ce carton était, en fait, une sorte d’oraison funèbre pour Alain. Le texte était signé des commerçants de la rue et rendait un hommage réel au chat qui était mort et à son maître… La destinée est bien souvent injuste ! Voilà un homme qui n’avait rien de plus qu’un chat et ce con de destin avait réussi à le lui enlever. Merci la vie ! Pendant plusieurs semaines je n’ai plus vu Monsieur Alain et je ne sais pas ce qu’il a bien pu faire pour surmonter son chagrin. Puis, par un beau samedi printanier, au seuil de cette grande surface périphérique, il était là avec un chaton tout roux et tout mignon… Il avait retrouvé un nouveau compagnon d’infortune, peut-être le lui avait-on donné, peut-être l’avait-il enlevé à son entourage ? Peu m’importait, je savais que ce chaton aurait un vrai bon maître, quelqu’un qui penserait à lui, qui s’occuperait de lui et le dorloterait. Alors que je témoignais de ma joie de le revoir, Monsieur Alain m’avait dis : «Il s’appelle aussi Alain !»… J’ai revu Monsieur Alain et son nouvel ami à plusieurs reprises au centre ville et lui ai redonné ma petite pièce avec plaisir. Nous avons encore discuté de banalités jusqu’à ce qu’il disparaisse à nouveau. Mais cette fois, pas de pancarte des commerçants, pas de petit mot d’explication, pas de nouvelles, plus de traces…

Je ne sais pas ce qu’il est devenu mais j’aime à penser que Monsieur Alain est parti plus au sud, vers la chaleur car, comme le disait Aznavour, il me semble que la misère serait moins pénible au soleil… Je l’imagine toujours avec son chat dans une autre ville, avec d’autres commerçants qui lui offrent la mie et le café, avec un autre moi qui s’est pris d’affection pour ce laissé-pour-compte et son matou… Et si d’aventure il avait disparu, une nouvelle fois, à cause de la perte de son second Alain, j’ose espérer qu’un troisième sera venu remplir un tant soit peu sa vie. Alain, un prénom d’humain pour un chat… Je pense, en mon for intérieur, que si cet homme appelait ses chats Alain c’est parce que c’était, en fait, son prénom à lui mais que comme l’Alain qu’il était avait tout perdu et qu’il n’était plus rien dans un monde cynique avec ceux qui ont chu, il continuait à faire vivre un Alain à travers un chat…

Un été récent, en Italie, sur le boulevard d’une grande ville des Abruzzes, j’ai vu un SDF avec son chat, ç’aurait pu être Monsieur Alain. Ca ne l’était pas mais j’ai pris un immense plaisir à lui donner la pièce et à me dire qu’il pourrait aller se chercher une baguette de pain et une boite de Ron-ron pour son félin compagnon !

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Published by Olivier Moch - dans Humeurs
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