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20 octobre 2010 3 20 /10 /octobre /2010 10:53

L'autre rendez-vous électoral américain de début novembre verra s'affronter Ben Shelly et Lynda Lovejoy pour la Présidence de la Nation Navajo. Ce scrutin est tout sauf anecdotique car le territoire navajo regorge de richesses énergétique et naturelles...

lovejoyLe 2 novembre prochain, les élections de Midterm verront les Américains (ré)élire leurs Représentants au Congrès, un tiers de leurs Sénateurs ainsi que 36 des 50 Gourverneurs d'états. Il s'agit là du second rendez-vous électoral le plus important, après le scrutin présidentiel, pour la population américaine. Des résultats de ces élections de mi-mandat dépendra assurément la fin de législature de Barack Obama. Mais le même jour, un autre scrutin se déroulera aux Etats-Unis, il concernera une partie de la population seulement... la Nation Navajo doit élire son nouveau Président.


Les Navajos sont un peuple amerindien dont on trouve trace sur le sol nord-américain dès 1200 avant JC. Mais, comme toutes les populations indiennes, ils furent victimes de la colonisation de l'ouest des Etats-Unis par les "hommes blancs", vers le milieu du 19è siècle. Entre 1849 et 1863, plusieurs combats ont opposé les indiens Navajos et l'armée américaine. Ces affrontements se ponctuèrent, en 1863, par une vaste offensive des troupes US qui déboucha sur le massacre de plusieurs centaines de Navajos et la capture de 8000 d'entre eux qui furent déporté vers une réserve au Nouveau-Mexique. Cette déportation vers la réserve de Fort Sumner se fit, pour les Navajos, à pied et reste connue, dans l'histoire indienne, comme la Longue Marche. En 1868, le territoire de la réserve fut étendu et les Navajos qui avaient échappé au massacre et à la déportation furent autorisés (obligés ?) à rejoindre leur peuple. Entre 1870 et 1900, la population navajo double et les frontières de leur réserve sont, à nouveau, étendues par le Gouvernement américain. Malgré que les terres qui leur sont accordées soient pauvres et peu fertiles, la Nation Navajo se développe.

carte_etats_unis.jpgAujourd'hui, cette nation à part entière s'étend sur un territoire de près de 70.000 kms² répartis sur quatre états, le Nouveau-Mexique, l'Utah, le Colorado et l'Arizona. Les Navajos disposent de leur propres structures et de leurs propres organisations, notamment en matière de lois et d'applications des lois. Ainsi il existe une Police Tribale Navajo qui est chargée de traquer les infractions et les délits sur le territoire navajo, aucune police américaine, aucun sheriff "blanc" ne peut intervenir dans ce domaine.  Les crimes sont eux du ressort du FBI. En matière politique aussi les Navajos disposent, depuis 1991, de leur propre compétence. Il existe une cinquantaine d'organisations sociales internes qui sont régies par des pouvoirs politiques; ces pouvoirs étant eux-mêmes soumis à un pouvoir suprême, la Présidence de la Nation Navajo.

Une femme pour la première fois ?

Le 2 novembre prochain, la Nation navajo se choisira donc un nouveau Président. L'enjeu est capital car le territoire navajo regorge désormais de ressources énergétiques (pétrole et gaz) et naturelles (fôrets et mineraux) qui génèrent un capital annuel de quelque 50 millions de dollars en échanges commerciaux avec les Etats-Unis. Ces ressources font des Navajos le plus riche et le plus important de tous les peuples amérindiens. Avec une population de quelque 200.000 personnes réparties sur quatre états, la Nation navajo se présente comme un interlocuteur de poids dans les régions du Sud Central et des Grandes Plaines. Mais le nouveau Président devra aussi composer avec un chomage de plus de 50% de la population navajo active mais aussi avec des problèmes séculaires liés à la tradition de ce peuple tels que l'abandon des vieillards ou encore les querelles intestines entre clans...

La Présidence navajo est revue tous les quatre ans. En janvier dernier, douze candidats se présentaient aux élections primaires pour succéder à John Shirley Jr qui occupe le poste depuis 2002 et qui, conformément au règlement qui prévoit que l'on ne peut aligner plus de deux mandats consécutifs, devra laisser sa place. De ces douze candidats, deux ont émergé : Ben Shelly, actuel Vice-Président et membre du clan To'aheeddliinii (Nouveau-Mexique), et Lynda Lovejoy, du clan T'iis Ts'ooz (Nouveau-Mexique). Cette dernière pourrait bouleverser les traditions navajos et devenir la première femme à diriger ce peuple indien... L'hypothèse est sérieuse car lors de la primaire, Lovejoy a récolté 35,7% des voix soit plus de deux fois celles de son principal rival, Ben Shelly qui glana 16,2% de l'électorat. Mais cette brillante victoire lors des primaires ne signifie pas, pour autant, que la cause soit entendue ! En effet, aujourd'hui de plus en plus de voix s'élèvent au sein de la Nation navajo contre la possibilité d'une présidence féminine. Cela irait à l'encontre de la tradition, cela portera malheur et pourrait même sonner le glas de la Nation navajo entend-on ça et là... Et même parmi les femmes, Lynda Lovejoy trouve des adversaires. "Dans la culture et l'enseignement navajos, une femme ne devrait pas être dans la course, c'est aux hommes de diriger et de protéger"(1) a déclaré, dimanche dernier lors d'une commémoration tribale à Window Rock (Arizona) Antonina Roanhorse, une Navajo fièrement ancrée à ses racines. Pour Antonina Roanhorse, la candidature de Lynda Lovejoy est contradictoire à l'esprit même de la société matriarcale navajo qui repose sur l'important rôle de la femme dans cette société. L'homme doit diriger et protéger la famille, le femme doit en assurer la descendance et l'éducation en quelque sorte... Pour Roanhorse l'attitude de Lynda Lovejoy est "dangereuse pour la préservation des traditions"(1) ! Peterson Zah, qui fut le premier Président de la Nation Navajo (1991-1994) pense, pour sa part, que l'excitation de voir une femme passer le cap des primaires est retombée et pose clairement la question : "Lynda Lovejoy sera-t-elle capable de diriger la Nation Navajo ?"(2), une question dont la réponse est tout aussi clairement négative pour Zah.

La Nation navajo est, peut-être, à l'aube d'un grand changement même si cela ne plait guère aux anciens Présidents. Ce que ceux-ci - Peterson Zah en tête - reprochent à Lynda Lovejoy (ndlr en dehors du fait d'être une femme !!!) c'est qu'elle ait quitté la réserve pour entrer à l'université, qu'elle ait épousé un non-Navajo, qu'elle troque le plus souvent les tenues traditionnelles navajos pour des vêtements "américains" et qu'elle soit convertie au catholicisme. Bref, finalement, de ne plus être une Navajo ! Mais Lynda Lovejoy est bien décidée à méner à bien sa campagne et elle a les moyens d'y parvenir rodée qu'elle est à la politique. Sénatrice d'Etat au Nouveau-Mexique depuis 2007 sous les couleurs des Démocrates, Lovejoy est titulaire d'un Master en Administration des Affaires de la New Mexico Highlands University. Elle baigne dans le milieu politique du Nouveau-Mexique depuis la fin des années '80; avant d'être Sénatrice d'Etat, elle fut Représentante du Parlement du Nouveau-Mexique et Membre de la Commission de Régulation de ce même état. Et puis, dit-elle, comme pour justifier sa candidature "On ne quitte jamais la tradition navajo, une fois qu'on l'a apprise, elle fait toujours partie de soi"(2).

La grande difficulté de la campagne de Lynda Lovejoy est d'arriver à concillier les attentes et les espoirs des jeunes Navajos, qui revendique un mode de vie américanisé, de l'emploi et des bourses d'études, les envies des vieux Navajos qui vivent encore très souvent dans des Hogans, ces habitations traditionnelles en terre et en bois, sans eau courante ni électricité. Ces derniers ne sont pas prêts à bouleverser la tradition en votant pour une femme mais la grande chance de Lynda Lovejoy est que les jeunes Navajos voient en elle une possibilité d'accéder à leurs attentes et ils devraient se déplacer en masse pour aller voter le 2 novembre prochain...

 

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(1) Navajo closer than ever to electing woman leader, par Felicia Fonseca, The Associated Press, 17 octobre 2010

(2) Lynda Lovejoy fights to be the Navajo's first female Président, par Felicia Fonseca, on Statesman.com, 17 octobre 2010

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Published by Olivier Moch - dans Actualité
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