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14 décembre 2010 2 14 /12 /décembre /2010 19:06

A propos de la situation de la presse écrite en Belgique...

journale.jpgJ'ai participé, aujourd'hui, à un colloque particulièrement intéressant sur les enjeux et les perspectives de la presse régionale(1). Il s'agissait d'objectiver le réel déclin de la presse régionale, un véritable état des lieux, en fait, de la presse régionale. Pour se faire, étaient réunis, dans un amphithéâtre de la HEPL, des acteurs de terrain (éditeurs de presse, journalistes, chefs d'édition ou rédacteur en chef) belges et français, des étudiants en journalisme, futurs acteurs de terrain, mais aussi des intervenants socio-économiques de la région liégeoise qui ont besoin de la presse régionale pour communiquer avec le grand public. En tant que participant à ce colloque, en tant qu'ancien journaliste de presse écrite et en tant que professionnel de la communication qui travaille au quotidien avec les médias, j'ai envie de partager avec vous mon sentiment sur l'état de la presse écrite qu'elle soit régionale ou pas.

La situation de la presse régionale est plus grise que rose. A travers l'exemple liégeois, qui peut se répercuter sur les autres provinces wallonnes, on s'aperçoit qu'il y a un amaigrissement inquiétant des effectifs rédactionnels, que cela engendre des rapprochements - que d'aucuns nomment synergies en pensant qu'un beau terme de management masquera la réalité de terrain - entre des quotidiens qui n'ont pas forcément la même sensibilité, que l'on attend de plus en plus des rares journalistes qui restent. Le terme de journalistes Rémy Bricka fut employé lors du colloque, il résume assez bien la situation de ces journalistes qui doivent maintenant savoir tout faire : écrire leur sujet, les illustrer avec des images, les monter ou les mettre en page et les retranscrire pour  le web. On constate aussi qu'il y a de plus en plus de pigistes qui travaillent dans des conditions précaires. A titre d'exemple, une pige traditionnelle était payée 1000 francs belges il y a 20 ans; elle est payée 27 euros aujourd'hui... soit l'équivalent de 1080 francs belges. Avec l'évolution du coût de la vie, les pigistes sont nettement moins bien payés qu'il y a 20 ans(2). Et encore, il s'agit là de sommes brutes. Pour vivre décemment un pigiste doit écrire trois à quatre articles par jour; cela se fait souvent au détriment du recoupage des infos et donc de la qualité des articles ! Toutes ces réalités débouchent sur un constat concret, le lectorat de la presse écrite régionale se raréfie et l'auditorat des télévisions locales s'érode.

Quelles sont les raisons de ce déclin ?

Les principales causes avancées pour expliquer cette érosion pernicieuse sont, souvent, le désamour des publicitaires pour la presse écrite mais aussi l'émergence des médias sur internet. Si la désaffection des annonceurs est réelle, il faut en chercher, je pense, la cause à l'intérieur des journaux. La qualité est moins bonne car les effectifs sont réduits; si la qualité est moins bonne, les journaux sont moins lus; et si les journaux sont moins lu, les annonceurs s'en vont. Lorsque les patrons de presse comprendront que pour faire un info de qualité il faut une équipe de journalistes qui réunit quantité et qualité, je suis sûr que les lecteurs et donc les annonceurs amorceront leur retour. Quant à l'internet, nous le développerons plus après, s'il est intelligemment appréhendé par les patrons de presse, il doit être un complément du quotidien papier et non pas un ennemi.

Evolution de la presse de proximité

L'information locale est un ancrage capital, elle permet de solidifier un quotidien, c'est même souvent elle qui conditionne les ventes d'un quotidien. Pourquoi, par exemple, à Liège, La Meuse tire-t-elle trois ou quatre fois plus que Le Soir ? Bien qu'il s'agisse de deux quotidiens qui émargent au Groupe de presse Rossel, La Meuse (SudPresse) revendique un ancrage local (au moins huit pages régionales et locales) alors que Le Soir affirme sa connotation nationale avec seulement trois pages régionales. Répercutées dans chacune des cinq provinces wallonnes, cette politique de proximité débouche sur un constat incontournable : les éditions locales réunies de SudPresse tirent à 121.000 exemplaires pour, seulement, 89.000 au Soir... Aujourd'hui, plus que géographique, la presse régionale doit être émotionnelle. D'ailleurs, en Belgique il n'existe pas à proprement parlé de presse nationale, comme c'est le cas en France. On recense plutôt une presse de régions, francophone, néerlandophone et germanophone. Il existe, dans tous les médias un ancrage régional... local plutôt, que ce soit les décrochages en radio, les télévisions locales ou les bureaux locaux pour la presse écrite.

Il faut, dans cette évolution de la presse régionale, poser un constat qui prend la forme d'un paradoxe. L'info de proximité est un ancrage fort, tous les médias développent cet ancrage local mais on lui donne de moins en moins de moyens financiers et humains et elle est de moins en moins lue ou écoutée... Bref, l'optimisme n'est pas franchement de rigueur !

Internet, un ennemi de la presse quotidienne locale ?

Le lectorat se raréfie, il part clairement à la baisse, par contre, il y a une croissance du nombre de personnes qui vont chercher leur information sur le net.  Mais cette info, pour que tout un chacun puisse aller la chercher sur le net, il faut bien l'y mettre. Alors, après une période de méfiance, voire de rejet, liée à une certaine forme de résistance au changement, les grands titres de la presse écrite ont envahi internet. Aujourd'hui, un quotidien qui n'a pas son espace sur le net est clairement handicapé. Sur internet aussi, la place consacrée à l'information locale est grandissante. On constate même un retour de l'information dite "petite locale", c'est à dire de grande proximité. De plus en plus de médias papiers développent des espaces locaux sur leur site internet et certains, comme le Midi Libre ou The Guardian, font même appel désormais au microbloggage pour leur info de proximité. Grâce au net s'amorce la réapparition des correspondants locaux mais, à la grande différence des correspondants des quotidiens qui étaient, voici 20 ans, l'instituteur du village ou le retraité qui rapportait le match du dimanche, ces microbloggeurs sont davantage professionnels et présentent une bonne connaissance des médias et du multimédia.

En fait, internet n'est pas une révolution mais bien une évolution ! Depuis six décennies, la presse quotidienne a du faire face à des chocs évolutionnels rudes. On retient cinq grandes évolutions médiatiques : la popularisation de la radio dans les années 40 et 50; l'avènement de la télévision dans les années 60 et 70; l'apparition des radios libres dans les années 80; la presse gratuite dans les années 90 et l'internet dans les années 2000. Cinq grandes évolutions en sept décennies auxquelles la presse écrite quotidienne a du faire face, a pu faire face, en s'adaptant.

Reste le phénomène du journalisme-citoyen. En effet, tandis que les quotidiens hésitaient à envahir la toile, des centaines de citoyens ont mis en place leur site d'informations. Aujourd'hui, chacun a la possibilité de créer son média sur internet avec plus ou moins de talent, d'éthique et de professionnalisme. Les réseaux sociaux sont aussi devenus des diffuseurs d'informations, souvent de proximité. Ils permettent une réelle rapidité de propagation de l'information mais présentent aussi d'énormes lacunes en matière de véracité. Ce n'est pas parce qu'une info fait le buzz sur les réseaux sociaux qu'elle est vraie ! Trop de bloggeurs, de Twitteurs ou de facebookeurs ne prennent pas le temps et le peine de recouper les informations qu'ils relayent... C'est un réel danger ! Mais de plus en plus de journalistes professionnels cèdent aussi à la tentation de créer leur blog qui leur permet de traiter l'information plus finement, davantage selon leur sensibilité propre. Car le gros problème de l'information actuelle est qu'elle est souvent formatée. Dans tous les journaux on reprend des infos clé sur porte et on les publie telle qu'elle. Les quotidiens se ressemblent  et ne défendent plus d'opinions. La presse d'opinion a d'ailleurs totalement disparu en Belgique et l'info qu'on lit dans Le Soir est la même que celle qu'on lit dans La Libre Belgique. La rubrique "Près de chez vous" du journal le Soir est même totalement alimentée par des articles récupérés dans La Meuse ou dans la Nouvelle Gazette. Au contraire, on trouve davantage de journalistes-citoyens qui tentent de décortiquer l'information, d'aller plus loin et de pousser l'analyse plus en profondeur. L'ennemi de la presse quotidienne, qu'elle soit locale ou pas, n'est pas internet mais bien l'uniformisation de l'information que l'on y trouve. Le net ne doit pas être concurrentiel de la presse écrite mais bien complémentaire. Je pense que les différents journaux l'ont bien compris en offrant leur information via internet. Mais n'est-ce pas se tirer une balle dans le pied que d'offrir ses infos sur le net alors que l'on propose une version papier payante ? Non... si  l'information est traitée de façon différente sur le papier et sur le net alors les deux supports peuvent (et doivent) être complémentaires. Si les articles de l'un sont des copier/coller vers l'autre, alors c'est une démarche imbécile et sabordeuse. L'exemple à suivre est celui du New York Times qui, avec son site internet, parvient à financer sa version papier et à la dynamiser. Depuis 2007, le New York Times est totalement gratuit sur le net. En y proposant des articles de très grande qualité, rédigés par des journalistes de terrain qui rapportent, commentent, analysent et décortiquent l'actualité, des articles totalement indépendant de ceux que l'on trouve dans la version papier, les patrons du NYT ont amené un flux important de lecteurs sur leur site internet, un flux qui a boosté les rentrées publicitaires à un point tel qu'elles financent désormais l'édition papier. Le NYT a réussi l'amalgame du net et du journal papier en proposant un travail de qualité, à l'opposé de l'information clé sur porte, qui a su séduire un large lectorat tant virtuel que réel. Le NYT est un mastodonte, c'est un fait, mais je suis convaincu que ce qui est réalisable sur une grande échelle l'est aussi sur une plus petite... Il s'agit de créer, désormais, une marque - un titre - global qui englobe version papier et version internet, qui les complémentarise, mais assurément pas de distinguer les deux.

Si les deux supports parviennent à la complémentarité alors si ce n'est pas encore gagné, ce sera sur la bonne voie. Oui, le travail est d'ampleur et il est grand temps, pour dynamiser la presse écrite qu'elle soit régionale ou pas, de le prendre à bras le corps. C'est à cela que doivent servir les Etats-Généraux des médias d'informations initiés par le Parlement de la Communauté Française qui débutent ce 16 décembre 2010. Il est grand temps de dégager des pistes pour dynamiser le presse écrite belge et lui permettre de mieux entretenir ses branches d'informations locales afin que ces dernières ne soient plus le parent pauvre de la presse écrite. La balle est dans le camp des patrons de presse mais aussi des politiques. L'ultime question à se poser est de savoir, avec l'avènement des applications pour IPad, pour smartphone ou les versions sur PC, combien de temps la presse papier sera-t-elle encore utile et à partir de quand elle sera obsolète ?

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(1) La presse régionale : enjeux et perspectives, organisé à la Haute Ecole de la Province de Liège, par la catégorie sociale de la HEPL et la Maison de la Presse de Liège.
(2) pour info, 1000 francs belges de 1990 vaudraient quelque 1408 francs belges aujourd'hui, soit à peu près 35 euros actuels... Sans même tenir compte d'une quelconque évolution barémique, les pigistes sont, de nos jours, spoliés de 8 euros par article. On frise l'exploitation !

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Published by Olivier Moch - dans Actualité
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