Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
16 mars 2011 3 16 /03 /mars /2011 11:29

Le tabac enjeu sanitaire ou enjeu socio-économique ?

tabac.jpgLe 1er juillet prochain, l’interdiction de fumer dans les cafés sera effective. Cette nouvelle règle est à la joie des non-fumeurs mais pas vraiment à celle des fumeurs et des patrons de bistrots, tavernes et autres estaminets. Certains avaient fait le choix, en 2007 lorsque le tabac fut prohibé des lieux où l’on mange, de n’opter que pour la partie boisson de leur établissement, permettant ainsi à leur clientèle de fumer. Ce choix de privilégier le tabac à la nourriture, ils ont été nombreux à le faire… aujourd’hui ils s’en mordent les doigts. Plusieurs patrons de cafés ont annoncé clairement qu’ils craignent la fermeture avant la fin 2011. Avec les campagnes de prévention et les lois anti-tabac, fume-t-on moins en Belgique ? Après une stagnation, durant les années nonante, le nombre de fumeurs est reparti à la baisse pendant quelques années à l’aube du 21è siècle. Il semble donc que les lois anti-tabac et la prévention aient porté leurs fruits. Il semble, écrivé-je, car le chiffres des ventes de tabac(1) font état d’une hausse de 9,5%. Ainsi, en 2008, il s’est vendu 11 milliards et 916 millions de cigarettes ; en 2009 le chiffre était de 11 milliards et 616 millions d’unités soit une baisse des ventes de 300 millions de cigarettes. Par contre, le tabac à rouler est en expansion : 6447 tonnes vendues en 2008 pour 7548 tonnes l’année suivante, soit 1101 tonnes de tabac à rouler vendues en plus. «Sachant qu’une cigarette équivaut à 0,75 gr de tabac, 1101 tonnes de tabac représentent 1450 millions de cigarettes vendues en plus en 2009»(1) explique Luk Joosens, Expert en prévention du tabac à la Fédération Contre le Cancer. On a donc, entre 2008 et 2009, 300 millions de cigarettes vendues en moins et l’équivalent en tabac à rouler d’un milliard 450 millions de cigarettes vendues en plus… soit une balance ‘’positive’’ d’un milliard 150 millions d’unités… ± 9,5% en plus. Clairement, il est indécent de dire que l’on fume moins en Belgique ! On peut juste dire que le comportement des consommateurs de tabac change – probablement pour des raisons économiques – en ce sens qu’ils privilégient désormais le tabac à rouler aux clopes toutes faites…


Quoi qu’il en soit, il convient de dire que le tabagisme est un phénomène de santé publique car les nombreuses maladies qui découlent de la consommation de tabac ont un coût important. Selon le Fonds des Affections Respiratoires (FARES), le coût des soins de santé liés au tabagisme est de l’ordre de 15% du budget global des soins de santé en Belgique soit quelques deux milliards d’euros(2)… Ainsi donc, la prise en charge sanitaire du tabac coûte quelque deux milliards d’euros, chaque année, en Belgique. Il convient d’ajouter que le tabac fait près de 19.000 morts annuels(2) rien que dans notre pays… En 1955, on ne comptait que 8000 morts liées au tabac. Un vrai phénomène sanitaire qui est aussi un phénomène de société. Le tabac est aussi un réel enjeu économique. Il est dangereux pour la santé, la prévention et la prise en charge des maladies liées au tabac coûtent cher à l’état, je ne peux qu’être d’accord avec ces deux postulats. Mais je ne peux m’empêcher également d'avoir à l'esprit d'autres chiffres liés au tabac. Des chiffres que l'on nous jette moins violemment au visage… A travers le monde, 40 millions de personnes vivent directement de l'industrie du tabac; producteurs, transformateurs, négociants, sociétés cigarettières (qui salarient à elles seules des millions d'employés et d'ouvriers),… A cela, il faut encore ajouter plusieurs millions de personnes qui vivent, indirectement, de cette industrie. Loin des multinationales qui vendent les produits finis, il y a les producteurs. Dans l'Union Européenne, huit pays produisent du tabac; l'Allemagne, l'Autriche, la Belgique, l'Espagne, la France, la Grèce, l'Italie et le Portugal (plus la Turquie si on la considère européenne). La culture du tabac en Europe est aux mains de petits exploitants indépendants. On compte dans l'UE quelque 135.000 producteurs qui ont recours à 400.000 emplois saisonniers par an(3)… A travers le monde, ce sont donc quelque 40 millions de personnes qui ont un emploi et un salaire liés à l'industrie du tabac ! Parmi eux, plusieurs dizaine de milliers en Belgique… La prévention qui vise à la diminution du nombre des fumeurs a forcément un impact sur l’emploi et/ou le salaire de ces travailleurs. On dépense donc des fortunes pour une prévention sanitaire qui va couter leur emploi et leur salaire à des millions de travailleurs. Là est le paradoxe du tabac !

Par ailleurs, toujours en termes d’économie, une diminution drastique du nombre de fumeurs générerait pour l’Etat Belge la perte d’une manne financière en recettes fiscales, TVA et accises, sur le tabac. C’est d’ailleurs déjà un peu le cas car les fumeurs privilégient de plus en plus le tabac low-cost des hard-discounter ou franchissent les frontières du Luxembourg (ndlr voire d’Espagne ou d’Andorre en cas de voyages) pour acheter des cigarettes. L’Etat belge ponctionne en accises quelque 75% sur chaque paquet de cigarettes ou de tabac vendu ; chaque paquet low-cost et chaque paquet acheté hors de nos frontières creuse un trou dans les recettes de l’Etat. Par ailleurs, certains prédisent une Belgique sans fumeurs à l’horizon 2051(4) ce qui élargira encore ce trou. Si ces prévisions s’avèrent exactes, dans les quarante années à venir, il va falloir combler cette perte de rentrées pour l’Etat avec de l’argent venu d’ailleurs… et ailleurs ce sera évidemment la poche du contribuable !

Les plus optimistes disent que les coûts de prise en charge vont aussi diminuer en même temps que le nombre de fumeurs. Rien n’est moins sûr car ceux qui souffrent de pathologies lourdes liées au tabac (cancer, problèmes respiratoires, maladies cardio-vasculaires…) depuis plus de cinq ans continuent à en souffrir et à être pris en charge même s’ils ont cessé le tabac. Clairement, la prise en charge sanitaire ne s’arrête pas en même temps que le sevrage tabagique ; elle peut se poursuivre, parfois, plusieurs années après le sevrage.

Peut-être, pour diminuer les coûts sanitaires du tabac, pourrait-on, désormais, diminuer les campagnes de préventions disent d’autres. Risqué car on sait par empirisme que lorsque l’on informe moins en amont, les travers reviennent. Diminuer la prévention présente le risque énorme de voir partir à la hausse le nombre de fumeurs…

Le paradoxe du tabac est le suivant, au plus le nombre de fumeurs diminuera au plus cela coûtera à l’état (moins de rentrées d’accises et de TVA mais toujours des frais de prise en charge et d’information/prévention) et au plus cela coûtera leur job à des millions de personnes qui vivent de l’industrie du tabac à travers le monde…

 

Entre l’enjeu sanitaire et l’enjeu socio-économique, lequel privilégier ?

 

Le petit plus de l’article

 

Ligne de temps des lois anti-tabac en Belgique :

- 14/09/1976 : législation du tabac dans les transports en commun, création de compartiments fumeurs et non-fumeurs dans les trains ; interdiction de fumer dans les bus, tram et métro.
- 2 janvier 1991 : interdiction de fumer dans les lieux accessibles au public à l’exception notoire du secteur horeca
- 1er janvier 2004 : interdiction totale de fumer dans les trains
- 1er janvier 2004 : interdiction de la vente de tabac aux moins de 16 ans
- 1er janvier 2006 : interdiction de fumer dans les lieux de travail
- 1er janvier 2007 : interdiction de fumer dans les restaurants et dans les débits de boissons où l’on sert de la nourriture
- 30 juin 2011 : interdiction de fumer dans tous les débits de boissons


------

(1) Plus ou  moins de fumeurs ?, par Laurence Dardenne, in La Libre Belgique, 9 mars 2010

(2) Une molécule très efficace contre la cigarette in Le Guide Social, 21 décembre 2006
(3) Tendances de l’emploi dans le secteur du tabac : défis et perspective, rapport de l’Organisation Internationale du Travail (OIT), 2003
(4) Une Belgique sans fumeur d’ici 2051 ? Rédaction en ligne, lesoir.be, 9 janvier 2011

Partager cet article

Repost 0
Published by Olivier Moch - dans Actualité
commenter cet article

commentaires

POINT . TIRET - EXCLAMATION ! 17/03/2011 07:14


La loi est la loi, cependant elle n 'empêchera jamais un fumeur de fumer sa cigarette, quand il sera en manque.
Le comportement tabagique est le même au 'un toxico à la recherche de sa dose.
Puis finalement les interdictions ne sont-elles pas faîtes pour être braver ?