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21 avril 2011 4 21 /04 /avril /2011 15:31

Il était là, seul sur la route abandonné de tous… Mort par manque d’intérêt !

 

livre.jpgC’était une belle matinée de la fin du mois d’avril, c’était hier… La moiteur d’un temps un peu trop chaud pour la saison ne s’était pas encore installée et la rosée nappait encore les herbes taillées des pelouses et folles des prés. C’est presque guilleret que je m’apprêtais à prendre ma place dans le flot des travailleurs qui envahit la route du labeur. Bien installé au volant, vitre baissée pour profiter de la fraîcheur, je m’engage donc pour une journée qui ne laissait présager d’aucunes nouvelles réjouissantes – ce qui se confirma d’ailleurs au fil des heures mais il s’agit là d’un contexte qui nous éloignerait de notre propos – pas plus que d’ouvrage exaltant ; une journée banale de travail somme toute. Il était là sur le bord de la chaussée, probablement échappé du sac d’un étudiant ou de la poche d’un navetteur qui profite du trajet dans un bus bondé pour s’échapper quelques instants par la voie de quelques lignes couchées sur du papier… Un livre, un roman de la collection «Livre de Poche» ! A cette heure là, avec deux véhicules aux fesses et dans une rue étroite en pente forte, impossible de s’arrêter regrettais-je amèrement. Bah, avec tout le passage pédestre dans cette vieille voie de circulation – des étudiants qui folâtrent au soleil plutôt que de bayer aux corneilles dans un amphithéâtre bercé de la soporifique logorrhée d’un vieux professeur aux employés qui bossent à la ville et qui par souci de mobilité s’en vont prendre le bus chaque matin en passant par les riverains, ce livre trouverait bien acquéreur… De toutes manières, ma bibliothèque est déjà bien remplie et cet ouvrage ferait le bonheur de quelqu’un d’autre.

Et pourtant, toute la journée ce livre me trotta dans la tête ! Appartenait-il à un étudiant chargé de le défendre face à un professeur de français dans le cadre d’une fiche de lecture ? Dès lors, comment allait-il réagir lorsque devant le cicérone littéraire, dans l’huis clos d’une classe, il allait s’apercevoir que son livre n’était plus dans sa besace ? Je ne pus m’empêcher d’imaginer l’instant de panique y lié… Car même s’il avait bien préparé son entrevue littéraire, s’il avait lu et appréhendé le récit, je me souviens aussi que, face à un professeur un peu tatillon, le moindre grain de sable peut perturber la mécanique bien huilée de la mémoire… Ou alors c’est à la déception du type assis sur sa banquette de bus que je pensais ! Quand il voulut saisir le bouquin dans sa poche et qu’il ne tomba que sur du vide ou sur des clés, quel cruel manque dut-il ressentir privé qu’il allait être de son évasion littéraire quotidienne… Puis je pensais au bonheur de celui qui allait ramasser l’ouvrage et qui allait peut-être prendre plaisir à le dévorer ou à le céder à un autre si d’aventure le contenu ne correspondait pas à ses attentes ou à ses goûts… Mais au fait ce contenu, quel était-il ? Ce livre était-il d’aventures et rapportait-il les exploits de mousquetaires ou le combat d’un homme avec une baleine ? S’agissait-il d’un grand classique de la littérature, Sartre, Camus, Proust, Hemingway, Stendhal ??? Peut-être s’agissait-il d’un traité de philosophie indigeste de Kierkegaard ou encore, plus prosaïquement, d’un roman de gare qui se lit sans effort ? Jamais je n’aurai de réponse à cette question ! Seul celui qui ramasserait le livre saurait…

Et la journée passa avec ses bons et ses mauvais moments jusqu’à ce que je reprenne ma place dans le flot des travailleurs qui envahit la route du retour au bercail… Alors que je m’engageais dans cette vieille voie en forte pente pour rentrer vers mon nid quelle ne fut pas ma surprise de voir, au milieu de la chaussée, le livre, totalement ravagé et sur lequel avaient roulé plusieurs voitures… Aussitôt la surprise céda le pas à la déception ! Non seulement personne n’avait ramassé l’ouvrage mais quelqu’un avait eu l’émétique idée de l’envoyer du bord de la chaussée vers le milieu – car il ne fait aucun doute que le livre n’avait pu franchir ces quelques décimètres seul sans assistance humaine – ne lui laissant ainsi aucune chance de survivre aux roues assoiffées d’asphalte des véhicules qui empruntèrent ce jour là la vieille voie en forte pente. Ainsi donc, personne n’avait ramassé le livre ! S’agissait-il d’un effort trop important ? Physiquement, assurément non… Mentalement j’en ai hélas bien l’impression tant la lecture gratuite d’un livre semble devenu un acte difficile à accomplir pour bien des gens. Cela m’est arrivé de trouver un livre et de ne pouvoir m’en empêcher de le saisir et de le lire. J’ai toujours ce livre en mémoire comme si c’était hier alors que cela remonte à près de 20 ans, c’était «Le songe de Kronos» un récit de science fiction de Peter Karel et il m’avait offert un formidable moment de rêve… Mais aujourd’hui l’évasion n’est plus dans les livres semble-t-il !

Pourquoi le livre a-il été, de tous temps, le souffre-douleur de l’homme ? On l’a brûlé dans de honteux autodafés sous toutes les dictatures ; on l’a honnit ou jugé subversif ; on l’a relégué aux oubliettes de nos occupations prioritaires et, désormais, d’aucuns l’abandonnent au milieu d’une route à la meute des voitures qui l’ont écrasé et définitivement défiguré… Et pourtant, le livre est la somme d’un travail humain que l’on ne peut négliger et d’un moment plus ou moins long d’évasion. Peut-être après tout que l’Homme n’a plus besoin de s’évader dans les pages d’un livre se complaisant sciemment dans la médiocrité d’un monde qu’il a façonné à son image ?

Ce matin en me levant, avant de prendre ma place dans le flot des travailleurs qui envahit la route du labeur je n’ai pas pu m’empêcher de m’en vouloir… M’en vouloir de n’avoir pas trouvé le moyen d’arrêter ma voiture hier matin pour aller ramasser le livre, m’en vouloir d’avoir osé imaginer que ce livre ferait le bonheur d’un autre !

 

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Published by Olivier Moch - dans Humeurs
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