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25 mars 2012 7 25 /03 /mars /2012 14:35

Pourquoi notre époque fait du surplace ? C'est la question très intéressante que se pose Kurt Andersen dans un récent numéro de Vanity Fair.

devolution.jpgL'exercice auquel j'ai envie de me livrer aujourd'hui consiste en une traduction et une interprétation d'un excellent article paru dans Vanity Fair en janvier dernier et sur lequel je suis tombé par hasard voici quelques jours. Dans cet article(1), l'essayiste et romancier new-yorkais Kurt Andersen, s'interroge sur les causes de la stagnation culturelle dans laquelle est plongée ce début de 21è siècle. Il montre, exemples à l'appui, que le vingtième siècle a été un siècle en mouvement, en évolution, alors que depuis que le cap du troisième millénaire a été franchi, il semble que dans tous les domaines l'ère soit au surplace. On ne présente plus Vanity Fair, le magazine mensuel de New York qui propose des articles à mi-chemin entre le glamour et l'intellectuel dont l'une des stratégies de la ligne éditoriale consiste à ouvrir ses colonnes à des références en matières de culture, de politique, de tendances, d'actualité... Chaque mois, des plumes indépendantes de la rédaction laissent libre cours à leur émotions, leur sensibilité, leur expertise, leurs expériences, sur un thème imposé ou sur un thème libre, dans les colonnes de Vanity Fair. En janvier dernier, Kurt Andersen y allait donc de sa vision de l'univers culturel de ce 21è siècle, un univers sommes toutes pauvre, en manque d'évolution et de révolution. Que ce soit dans la mode, dans le design, au cinéma, en architecture, dans la musique... la production culturelle changeait, tous les 20 ans à peu près, du tout au tout. Il y avait une réelle rotation culturelle qui permettait de distinguer les époques. Ainsi, précise Andersen, un spectateur peut tout de suite reconnaitre un film des années '50 d'un film des années '70 qui sera aussi fondamentalement différent d'un film des années '90. Et il est juste, à mon sens, de dire que l'ambiance, le scénario, le jeu d'acteur, le cadrage ont suivi une évolution qui marque des différences culturelles profondes selon les générations. Le héros-type du cinéma de Kazan, de Minnelli ou d'Hitchcock n'est en rien comparable à celui des films de Coppola, Cassavettes, Altman ou Peckinpah qui est, lui-même, complètement distinct de celui proposé par Tarantino, Lynch ou Burton... Dans les années trente, le couleur et la crise financière influencent le cinéma, lui donnent un nouvel élan, les films reposent sur des valeurs morales et des stéréotypes bien ancrés, le cinéma est plutôt social et s'intéresse à la condition humaine (Les Raisins de la Colère, Les Temps Modernes, ...) tandis que les années cinquante marquent l'âge d'or du cinéma, les super-productions tournées en extérieurs triomphent sur les écrans et le cinemascope est une évolution importante qui met en valeur ces grands films d'aventures (Cléopâtre, The African Queen, Le Pont de la Rivière Kwaï, Ben-Hur), d'amour (Tant qu'il y aura des hommes, All about Eve), de révolte (La Fureur de Vivre, Sur les Quais) ou de gangster (Ocean's Eleven,...). L'Actors Studio révolutionne le jeu des acteurs et les personnages reposent sur une forte charge émotionnelle. Dans les seventies, le contexte social et politique débouche sur la création des cinémas indépendant, underground et expérimental. Les films catastrophe (La Tour Infernale, Airport, L'Aventure du Poseïdon), la science-fiction (Star Wars, Superman, Rencontre du 3è type)  et le road-movie (Easy Rider, L'Epouvantail) sont en vogue et les films à suite (la saga du Parrain, Star Wars, Rocky...) voient le jour. Dans les années nonante, c'est le cinéma d'action (Demolition Man, Total Recall, Justice Sauvage) qui s'impose avec ses héros expéditifs, virils, armés jusqu'au dent et rendant la justice immanente. Le cinéma américain dispose alors de deux pilliers solides pour exister : des moyens financiers gigantesques et les nouvelles technologies qui se développent ce qui lui permet de sortir les fameux blockbusters. Dans le même temps, une jeune génération de réalisateurs - emmenée par Steven Soderbergh, Quentin Tarantino et Tim Burton -  bouleverse les codes établis avec des films à contre-courant de la tendance (Pulp-Fiction, Sexe, Mensonges et vidéos, Mars Attack). Même le moins averti des cinéphiles est capable de distinguer un film des années trente d'un film des années cinquante, de faire la différence entre un scénario des années septante et un scénario des années nonante...

Les tenues vestimentaires du quotidien sont aussi fondamentalement différentes entre les années trente et les années nonante; on est passé du costume sport (mais classe) surmonté d'un fédora ou d'un trilby dans les années '30, à la tenue décontractée basket, jean's et chemise hors du pantalon des années '90 en passant par le carré perfecto/t-shirt blanc/jeans/boots des rockers dans les années '50 et le look pattes d'eph', pelles à tarte et talons compensés des années '70. De nos jours, la tenue basique du quotidien n'a, par contre, guère évolué DEVO02.jpgpar rapport au années '90... Architecturalement, lorsqu'il regarde autour de lui, Kurt Andersen pose le constat évident que les bâtiments de 1910 (gare Grand Central, Flatiron Building, Woolworth Building), tendance néogothique, sont profondément différents des ceux de la génération suivante (Empire State Building ou Chrysler Building) plus influencés par l'Art-Déco. La différence avec des édifices de style international et bauhaus bâtis dans les fifties (Siège de l'ONU, immeuble de la Pan Am) est prononcée, elle saute aux yeux, autant que celle avec l'architecture post-moderniste des immeubles construits ou rénovés dans les années septante (Musée Guggenheim, MoMA)... Doit-on parler musique ou littérature ? Que celui qui ne fait pas la différence entre Duke Ellington, Buddy Holly, Deep Purple et 2Pac, quatre références de leur époque, soit exposé à la vindicte culturelle... Pareillement pour les oeuvres de Jack London, John Steinbeck, J.D Salinger, Jack Kerouac ou John Irving. Croc-Blanc est profondément différent des Raisins de la Colère tout comme L'Attrape-coeur est différent du Monde Selon Garp ou de L'Idéaliste... Design, arts picturaux, photographie, chaque département de la culture peut subir le même raisonnement; il y a une révolution qui casse les codes et qui renouvèle le genre tous les vingt ans plus ou moins ! Mais voila, selon Andersen, ce renouvèlement des genres s'est arrêté avec les années nonante ! Et pour l'essayiste new-yorkais, il y a même une date-charnière à cette rupture du renouvellement culturel : 1992. Il y a donc vingt ans que la culture fait du surplace, qu'elle n'évolue plus, qu'elle ne se révolutionne plus. Lady Gaga ressemble à Madonna, La Ford Taurus 2012 présente présente les même formes, à peu de choses près, que l'Audi A4 de 1992, nos fringues de 1992 ne seraient pas totalement démodées aujourd'hui, le 41 Cooper Square, dont la construction remonte à 2009, ressemble furieusement au Musée Guggenheim de Bilbao édifié en 1997. Culturellement, la fin du 20è siècle et la première décennie du 21è siècle sont quasiment identiques constatent amèrement Andersen. "Nous vivons une époque où rien n'est obsolète et rien n'est vraiment nouveau : tout nous va. C'est comme si la culture tout entière était anesthésiée, comme si on écoutait un disque rayé et que cela finisse toujours par retomber dans le même sillon. Personne n'a la présence d'esprit ou le cran d'aller relever le bras de lecture"(1) écrit-il.

Peut-on lui donner tort ?

Le cinéma se nourrit du remakes des succès des années '60 à '80, il adapte, sans créativité, des séries qui ont fonctionné au grand écran. Les chanteurs reprennent leurs succès ou ceux des autres pour les remettre au goût du jour et même à la télévision des émissions mortes depuis des années renaissent de leurs cendres. Parmi les films qui ont le mieux marché en 2011 on trouve Les aventures de Tintin selon Spielberg, La Planète des Singes : les origines, Les Schtroumpfs ou Mission Impossible : Protocole fantôme qui sont tous des dérives de films, BD ou séries du 20è siècle. Il y a aussi Pirate des Caraïbes IV, Twillight - Chapitre IV, Cars 2, Transformers 3 - La face cachée de la lune... uniquement des suites sans intérêt. Ou est la créativité dans ces films qui ont squattérisé le box-office américain de l'année passée ? Et du côté musical ce n'est pas forcément DEVO04mieux. Adele, c'est sympa mais ce n'est jamais qu'un subtil mélange de Jeff Buckley, Etta James, Peggy Lee et The Cure. La chanteuse londonienne reconnait, elle-même, ces influences ! Lady Gaga ? C'est Madonna en moins bien ! Amy Winehouse, c'était une grande voix, c'est indéniable, mais on retrouvait en elle le style de Sarah Vaughan ou d'Ella Fitzgerald. Mamma Mia, la comédie musicale qui a cartonné ses dernières années des deux côtés de l'Atlantique ne repose que sur des chansons d'un groupe phare des années '70. De Serge Lama à Tom Jones en passant par Nolwenn, Ludwig Von 88, Jacques Higelin, Florent Pagny, Ozzy Osbourne ou Cindy Lauper, tous ont choisi de faire des reprises ces dernières années ? Est-ce un hasard si beaucoup de gimmicks de standards de la chanson sont samplés dans bon nombre de titres récents ? Comment peut-on expliquer le succès de groupes de cover si ce n'est par la pauvreté de la musique actuelle ? Il s'organise même, désormais, des festivals rien qu'avec des groupes de cover... Où est la créativité ? Une forme de culture du passé qui est entrenue par les médias qui appartiennent à des grands groupes financiers qui ont intérêt à conserver une certaine sécurité pour faire progresser leur business. C'est bien connu, les marchés financiers n'aiment pas trop les terrains non-sécurisés, les perspectives instables. Force est de constater que le constat de Kurt Andersen n'est pas erronné !

Pourquoi cette stagnation ?

Qu'est-ce qui aurait pu déclencher cette fameuse rupture du renouvellement culturel en 1992 ? A en croire Kurt Andersen ce sont deux facteurs qui ont principalement conditionné cette réalité; le premier est éco-politique, le second est technologico-social. 1992 marque la fin de la Guerre Froide et la naissance d'une nouvelle économie davantage axée sur le capitalisme et le profit; 1992 c'est aussi le début de la diffusion massive des nouvelles technologies. Le PC devient domestique, l'internet se démocratise et se vulgarise, les nouvelles technologies vont permettre petit à petit de stocker davantage d'informations et de les mettre à disposition du plus grand nombre. Depuis vingt ans, on a tous accès aux mêmes choses, on veut les mêmes choses, on nous gave des mêmes choses. Les médias font les tendances, ils nous disent ce qu'il faut consommer, comment il faut le consommer et, aujourd'hui, ils nous le disent via tous les canaux de communication possibles : télévision, radio, presse, internet. Une forme d'uniformisation des comportements s'est installé au profit de la (sur)consommation des masses. Plus que jamais cette uniformité favorise l'ennui. En fait, si la culture n'a pas évolué depuis deux décennies, la diffusion de la culture a, elle, évolué; elle s'est intimement liée à la consommation et donc au profit. En vingt ans la littérature, la musique, le cinéma n'ont pas évolué sur leur fond mais bien dans leur forme et dans leur diffusion. En clair, on lit le même livre qu'il y a vingt ans mais on le lit sur une tablette et non plus dans une édition brochée; on écoute le remix d'une chanson des années '80 mais on l'a téléchargée sur le net.  L'important n'est plus le fond (le contenu) mais bien la forme (le contenant). Si l'on appliquait ce principe à d'autres domaines, on ne choisirait plus un vin pour ses qualités gustatives mais bien parce que la bouteille est jolie; on ne mangerait pas bio parce que c'est plus sain mais bien parce que ce serait tendance...  Mais n'est-ce pas là ce que fait la majorité ? L'essor des nouvelles technologies et les nouveaux modèles économiques post guerre froide auraient donc signifié la stagnation de la culture, peut-être même "la fin de l'Histoire culturelle", pour reprendre une image utilisée par Andersen. Car la culture, sous toutes ses formes, est devenue un business, et comme tous les business elle chercher la stabilité et la prévisibilité pour être rentable. La stabilité, le mot est lâché... Or, il n'y a jamais loin de la stabilité à la stagnation ! Le cap a été franchi et cette stagnation culturelle, Andersen ne l'entrevoit pas comme une panne momentanée mais bien comme le début d'une maladie chronique de notre civilisation, une tendance séculaire qui s'installe et qui, par définition, n'est pas prête à s'inverser.

DEVO01

          
DEVO03
Qui donc osera casser les codes de la stagnation culturelle ambiante ?

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(1) You say you want a devolution, par Kurt Andersen, in Vanity Fair, Janvier 2012

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Published by Olivier Moch - dans Humeurs
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commentaires

Yvain 27/06/2013 13:09

Article intéressant,mais je ne suis pas d'accord avec tout. Les analyses données ne concernent que les mouvements culturels "généraux" si je puis dire,par exemple en musique.Or aujourd'hui,il me
semble que ceux qui veulent du changement, de l'original,n'ont qu'a se balader sur internet pour en trouver.Chacun peut définir sa propre culture en quelque sorte,ce qui était nettement moins
envisageable avant.Certes la pop n'évolue plus,mais la MUSIQUE elle,évolue(et puis franchement la pop a-t-elle réellement besoin d'évoluer?) Je crois que les changements existent encore,mais qu'il
faut juste les chercher ailleurs(en musique en tout cas,pour continuer sur cet exemple.Je serait bien incapable de donner plus détails sur les autres formes de culture)

Olivier Moch 01/07/2013 08:46



Merci pour cet apport ! Heureusement que vous n'êtes pas d'accord avec tout, cela laisse la place au débat. Je partage assez, finalement, votre vision de la recherche d'une forme d'originalité
sur le net, je suis aussi d'accord lorsque vous dites que la musique évolue. Mais je reste aussi d'avis qu'il n'y a que peu de choses réellement intéressante en matière de musique depuis la fin
des années '80.



Salmon Sweet 23/04/2012 22:32

Article très intéressant. Merci de nous le faire partager.
Pour pousser un peu plus loin le débat, peut-être que la "crise" que nous vivons actuellement sera une source d'inspiration et un renouvellement culturelle. Après tout, les tragédies font les bons
livres... ;)
Je ne suis pas d'accord sur un point de votre article. Vous déclarer que les artistes déstructurent la grammaire et que cela est préjudiciable. Selon moi, c'est une erreur de penser cela. Les
langues évoluent et ont toujours évolué. Comme disait Rimbaud, la langue, il faut bien sur la maitriser, mais il faut aussi savoir la fouetter :)
Prenez pour exemple le Jazz ou le Blues, qui sont chantés en anglais "Ebonics". Il y a de l'argot, la grammaire est volontairement destructuré etc. Les Afro-Américains ont brisé l'Anglais pour
mieux se réinventer.
Bien entendu, je ne nie pas qu'il y a de la merde à notre époque, mais il ne faut pas trop généraliser. Comme disait mon prof de linguistique: "La différence entre un dialecte et une langue c'est
que la langue est armée par l'Etat" :)

Olivier Moch 26/04/2012 13:22



Merci pour ce commentaire intéressant.