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23 juin 2009 2 23 /06 /juin /2009 09:32

Il y a cinquante ans s’éteignait l’extraordinaire Boris Vian.

vian.jpgIl est rare, lorsque je suis à Paris, que je ne passe pas au Café de Flore, à Saint-Germain-des-Prés. J’adore cet endroit car on y ressent toujours l’âme une peu folle de l’immédiat après-guerre et, je ne sais pas pourquoi, j’ai toujours l’impression que je peux y croiser l’un des nombreux artistes ou intellectuels qui ont fait la renommée du quartier ; Sartre, Gide, Prévert, Salvador, Breton, Hemingway ou Greco et Triolet… Je dois dire que si je pouvais rencontrer au Flore l’un de ces personnages haut en couleur qui ont fait la renommée de Saint-Germain-des-Prés je choisirais probablement Boris Vian pour lequel j’ai une affection particulière depuis qu’un professeur de français me conseilla de lire, à 16 ou 17 ans, L’Ecume des Jours Vian, dont on commémore aujourd’hui le cinquantenaire de la mort, a eu une vie courte mais intense marquée par deux passions pour lesquelles il était remarquablement doué, l’écriture et le jazz. Rien que pour ces deux qualité, l’homme ne peut être qu’estimable… alors qu’un fan de SMS et de rap est tout de suite, à mes yeux, nettement moins appréciable !

Boris Vian est né dans les Hauts de Seine à la fin de l’hiver 1920 dans une famille assez aisée. Son père profitait du travail paternel pour vivre de ses rentes, en effet le grand-père de Boris Vian était un bronzier/fondeur reconnu sur la place de Paris qui avait installé son atelier et son négoce dans l’Hôtel Salé, une gentilhommière bourgeoise du 17è siècle qui abrite aujourd’hui le Musée Picasso. Vian est initié très tôt à la musique par sa mère qui manie le piano et la harpe avec talent. Il est proche d’elle et cette proximité se transforme en surprotection lorsqu’à l’entrée de l’adolescence on décèle un rhumatisme articulaire aigu qui provoque une insuffisance aortique chez Boris. Sa santé est précaire et l’oblige à manquer plusieurs longues périodes de cours, dès lors la scolarité est un exercice compliqué duquel Boris Vian se sort pourtant aisément. Pendant ses longues périodes de convalescence, Vian découvre une musique venue en droite ligne des Etats-Unis, le jazz. Ragtime, swing et big bands rythment ses longues plages de repos forcés. Après avoir obtenu son baccalauréat, à l’âge de 15 ans, preuve qu’il parvient bien à négocier ses études malgré la maladie, il entre à l’Ecole Centrale de Paris dont il sort, en 1939, nanti d’un diplôme d’ingénierie… Sa carrière est toute tracée, il sera ingénieur et il trouve de l’embauche à l’AFNOR (l’Association Française de Normalisation) qui contrôle les normes de qualité de l’industrie française.

De l’AFNOR à Saint-Germain-des-Prés…

Le second conflit mondial éclate et, dans un Paris rapidement occupé, les distractions se font rares. Vian zone souvent du côté de Saint-Germain-des-Prés où il sait que trainent quelques grands noms de la littérature comme Jean-Paul Sartre, récemment libéré d’un camp de détention en Allemagne et qui a déjà conquis la célébrité avec un essai philosophique (La transcendance de l’égo, 1937), un roman (La Nausée, 1938) et une nouvelle (Le Mur, 1939) mais aussi Raymond Queneau ainsi qu’une jeune femme pleine de talent, Simone de Beauvoir… Vian s’est découvert une passion pour l’écriture aussi espère-t-il pouvoir se faire mettre le pied à l’étrier du côté de Saint-Germain-des-Prés où, cependant, un autre phénomène l’attire. En effet, les caves du quartier sont de véritables repères de jazz, on y joue cette musique endiablée jusqu’aux petites heures de la nuit et ça Vian ne peut qu’apprécier… Il passe des heures et des heures à Saint-Germain-des-Prés et s’atèle enfin à l’écriture de son premier ouvrage, un roman qui restera inachevé, Conte de fée à l’usage des moyennes personnes (1943). On retrouve dans ce premier essai manqué pourtant toute la patte du futur grand auteur, jeux de mots, situations loufoques et invraisemblables, voyage en Absurdie et clins d’œil au lecteur…

Petit à petit, Vian abandonne son boulot à l’AFNOR pour courir le cacheton dans les boites de jazz de Saint-Germain-des-Prés, au grand dam de son épouse Michelle. Il ne désespère pas non plus de publier son premier roman. A la fin de la guerre, surfant sur la vague du roman policier noir et pour subvenir à ses besoins, il écrit un roman-nourricier qu’il compte placer facilement chez un éditeur. Mais comme ce n’est pas le style de littérature qu’il ambitionne, Vian choisit un pseudonyme pour ce roman : Vernon Sullivan, en hommage au saxophoniste américain Vernon Story et au pianiste Joe Sullivan. En fait, Boris Vian se présente aux éditeurs comme le traducteur officiel de ce maître du roman noir américain qu’est le très célèbre Vernon Sullivan (!!!). J’irai cracher sur vos tombes, le premier roman de Vian/Sullivan est très controversé contient des scènes cruelles et explicitement sexuelles. Le livre est même considéré comme pornographique et immoral… Bien entendu, cela incitera Vian à poursuivre dans cette voie, il proposera encore, jusque 1950, trois romans noirs signés Vernon Sullivan.

Professionnellement, l’horizon s’éclaircit car si ses premiers romans ne lui permettent pas de vivre décemment, Vian cumule avec un job de chroniqueur pour la revue Jazz Hot (créée en 1935 et qui existe toujours aujourd’hui) ainsi qu’avec un contrat permanent au Tabou, une boite de jazz à Saint-Germain-des-Prés, où il joue de la trompinette, un mini-trompette, tous les soir avant de devenir Directeur Artistique chez Philips où il s’occupe prioritairement du département jazz… «Il est amoureux du jazz, il ne vit que pour le jazz, n’entend et ne s’exprime qu’en jazz» dira un jour de Vian son ami Henri Salvador. Ce n’est pas tout à fait vrai puisque c’est à cette époque que sont publié les premiers romans qu’il signe de son vrai nom : L’écume des jours (1947), qui ne remporte pas, à l’époque un grand succès (ndlr même s’il est aujourd’hui classé dixième des cent plus grands romans de langue française du 20è siècle !) et qui contient un clin d’œil à son mentor Jean-Paul Sartre (si si rappelez-vous le nom du prédicateur et philosophe qui est assassiné par une femme jalouse…) ; L’automne à Pékin (1947) ; Les Fourmis (1949) ; L’herbe rouge (1950) ou L’arrache-cœur

Le Collège de Pataphysique

En vrai saltimbanque, Vian ne se soucie guère du fisc qui, à l’aube des années ’50 ne tarde pourtant pas à le rattraper et à lui réclamer des arriérés énormes. Ce redressement fiscal cumulé à une séparation d’avec son épouse l’obligent à rabattre dans une petite chambre de bonne, à Clichy, et tous ses émoluments divers servent à éponger son ardoise fiscale, aussi survit-il grâce à quelques traductions – il manie très bien l’anglais – qui lui sont payées sous la table. Toujours aussi peu intéressé par les conjonctures réelles et réalistes, armé de sa faconde redoutable et de son esprit absurde, il rejoint le fameux Collège de Pataphysique qui défend la science des solutions imaginaire où il retrouve des auteurs et des cinéastes de son acabit comme Raymond Queneau, Jacques Prévert, Pierre Mac-Orlan, Armen Lubin, Eugène Ionesco ou le photographe Man Ray. Au sein de cette association aussi remarquable qu’insondable, Vian laisse libre-cours à son imagination délirante et se laisse embrigader dans une espèce de «Secte de l’Absurde» où, s’il s’épanouit, il tend à laisser de côté son œuvre littéraire. A partir de 1953, il ne publie plus rien d’exceptionnel au regard de ce qu’il publia les cinq ou six années précédentes. Il faut dire que la vie l’ennuie, L’arrache-cœur n’a pas été bien accueilli par le public, le percepteurs des impôts est à ses basques, il a divorcé et seuls le jazz et le Collège de Pataphysique l’amusent un tant soit peu.

Les premiers tubes… et Le Déserteur

Pour tromper l’ennui, et aussi avec le secret espoir d’empocher quelques deniers qui serviront à amadouer le fisc, Vian s’essaie, avec bonheur il faut le dire, à la chanson. Il écrit, interprète et enregistre quelques titres qui deviendront des «tubes» (ndlr le mot tube pour une chanson à succès est inventé par Boris Vian) comme La java des bombes atomiques, Le blues du dentiste, La complainte du progrès ou On n’est pas là pour se faire engueuler… Sa chanson la plus connue du grand public est probablement Le Déserteur, une chanson antimilitariste remarquable, écrite en 1954, à l'aube de la Guerre d'Algérie, qui rapporte l’histoire d’un homme qui s’enfuit de chez lui pour échapper à son incorporation, un homme qui préfère mourir («prévenez vos gendarmes que je n’aurai pas d’arme et qu’ils pourront tirer») en laissant sa vie, ses biens et sa famille plutôt que de devenir militaire et de prendre une arme pour abattre ses semblables… Cette chanson sera reprise des centaines de fois par Serge Reggiani, Mouloudji, Leny Escudero et même, en anglais, pas Joan Baez et le groupe folk Peter, Paul & Mary. Renaud s’en inspirera aussi très largement, en 1983, pour écrire son Déserteur

Homme de notes, le jazz est sa respiration sans lui il ne peut vivre ;
Homme de lettres, son style est unique et reconnaissable entre mille ;
Homme de mots, il est le roi du calembour et du néologisme ;
Homme de chansons, il en a écrit 461 dont de vrais bijoux trop peu connus ;
Homme de l’Absurde et de l’irréel, parce que la vie est ennuyeuse à mourir…

Tel était Boris Vian, un personnage à part de la vie culturelle, artistique et intellectuelle française du 20è siècle.

Le 23 juin 1959, alors qu’il assiste à la première de l’adaptation cinématographique de J’irai cracher sur vos tombes, il est victime d’une crise cardiaque liée à son insuffisance aortique. Il meurt dans l’ambulance qui l’emmène à l’hôpital… Ultime pied de nez à la vie car il n’approuvait pas du tout cette adaptation cinématographique qu’il jugeait peu fidèle à son roman et ne voulait que son nom y fut associé.

Quelques bribes de l’univers de Vian

Boris Vian c’est donc 15 romans et nouvelles, 8 pièces de théâtre, 4 recueils de poésie, 461 chansons (dont certaines pour Reggiani et Greco), des scénarios de films et des chroniques pointues sur le jazz. Amoureux de la culture américaine des années ‘20 à ’50, il s’en inspira largement dans ses écrits qui sont teinté d’une couleur vianesque certaines faite de nombreux néologismes et d’inventions surprenantes. Je ne résiste pas à l’idée de vous en livrer ici quelques-unes...

- l’arrache-cœur, une machine qui permet de sortir le cœur du corps et qui est utilisé par Alise dans L’écume des jours pour assassiner Jean-Sol Partre et que l’on retrouve également, de façon plus symbolique, dans le roman éponyme ;
- le gidouillographe : une machine qui permet de fabriquer des gidouilles ;
- les trumeaux… des jumeaux mais par trois, c’est évident !
- la machine à faire revivre le passé qui fait le malheur du héros de L’herbe rouge
- et bien entendu, le célèbre Pianocktail, un piano qui réalise des cocktails que l’on retrouve dans L’écume des jours.

Pour se plonger plus avant dans l’univers de Boris Vian :

- Le petit cahier du grand Boris Vian
- Boris Vian – site officiel

Pour (re)découvrir Le Déserteur

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Published by Olivier Moch - dans A découvrir
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