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9 novembre 2010 2 09 /11 /novembre /2010 14:12

Portrait de l’inventeur du roman noir...

hammett.jpgQui se souvient aujourd’hui encore de Dashiell Hammett ? Pas grand monde assurément et pourtant cet écrivain américain reste, malgré une carrière éphémère, une valeur sûre du polar et du roman noir dont il est l’inventeur. J’ai connu Hammett grâce à un prof de français qui avait eu l’excellente idée d’intégrer un de ses romans – c’était La Moisson Rouge - dans un choix de livres pour une fiche de lecture. Cette enseignante partait du principe que le polar était un genre à part entière de la littérature et que comme tous les genres, il avait voix au chapitre… Et comme tous les genres, le polar avait aussi, pour elle, ses locomotives : Boileau-Narcejac(1), Japrisot, Manchette, Goodis, Simenon, Chandler, Christie, Ellroy, Vasquez-Montalban et, bien entendu, Hammett. Cette femme, dont je garde un souvenir indélébile, m’a donné non seulement le goût de la lecture mais aussi le goût du polar !

C’est en période de crise, au printemps 1894 alors que les usines de l’est des Etats-Unis sont en grève et que le taux de chômage est élevé que Samuel Dashiell Hammett voit le jour dans une famille pauvre de Baltimore, dans le Maryland. Pendant qu’une cohorte de chômeurs emmenée par Jacob Coxey marche sur Washington pour réclamer du travail et que les travailleurs de la compagnie ferroviaire Pullman se mettent en grève, Hammett pousse son premier soupir. Son univers est noir, la vie est dure pour ses parents qui déménagent bien vite à Philadelphie où le paternel espère trouver son eldorado dans une usine de textile ou dans un arsenal… Très jeune, Dashiell est confronté à l’obligation de trouver un emploi pour permettre à la famille de nouer les deux bouts. L’école, il ne s’y attardera guère ; pas le temps, pas les moyens de se le permettre… Garçon-livreur, typographe, porteur de journaux autant de petits boulots auxquels il sacrifiera. Puis un jour, alors qu’il a à peine 20 ans, l’opportunité d’entrer dans la fameuse agence Pinkerton se présente à lui. Il saisit cette chance et devient détective privé. Durant six ans il enquête pour le compte de Pinkerton ; adultère, meurtre, filature, disparition, ambiance glauque des bas-fonds, bars enfumés… Hammett est plongé dans l’univers de ce qui va faire sa gloire. Rapidement, il consigne par écrit certaines enquêtes, les adaptant au besoin pour leur donner un aspect plus romanesque. Hammett imagine un univers dans lequel le bien et le mal ne sont pas distincts, dans lequel les personnages sont bruts et les héros, loin de l’archétype romanesque en place, sont violents, noirs et sans états d’âme. En fait, il se contente de rapporter l’ambiance qui était celle de ses enquêtes… Ses premières nouvelles sont publiées dès 1922 dans une collection de romans populaires baptisée Pulp.

Ses premiers succès, même s’ils restent confidentiels, incitent Dashiell Hammett a abandonné son métier de privé pour se consacrer à la littérature. Plus que des nouvelles, il a envie d’écrire de vrais romans. Il s’attaque donc à l’écriture de Le grand Braquage dont il situe l’intrigue dans le milieu des gangsters du début des années ’20 (nous alors sommes en pleine prohibition)… Ce premier roman fait la part belle au règlement de compte et aux tueries en tous genres entre bandes rivales. Hammett pose les premiers jalons du roman noir ; héros sans scrupules ni état d’âme, multitude de personnages plus ou moins importants, justice privée, ambiance lourde et violence le tout rédigé d’une écriture sèche, directe et sans fioriture. Il ajoute même un ingrédient que l’on retrouvera souvent par la suite dans le polar : la pute au grand cœur, prête à aider le héros… Avec la suite de ce premier roman, Le prix du sang, Hammett affine sa technique et définit les contours de sa plume. Il faut attendre 1929 pour qu’il publie son premier chef d’œuvre, La Moisson Rouge qui met en avant les dérives de l’Amérique des années ’20. Entre les gangsters et la police corrompue, un détective privé très anonyme va avoir bien des difficultés à mener la mission pour laquelle il a été engage : nettoyer Poisonville de ses parasites. Ce roman de Dashiell Hammett est considéré comme le tout premier roman noir. Aux Etats-Unis, cette appellation française est traduite par Hard-Boiled School… L’Ecole des Durs à Cuire en référence au héros violent et sans scrupules de ce genre littéraire.

Hammett est un auteur prolixe, il enchaîne nouvelles et romans avec à la clé deux immenses succès populaires, Le Faucon de Malte (1930), adapté au cinéma sous le titre Le Faucon Maltais avec Humphrey Bogart, et La clé de verre (1931) qui sera aussi porté au grand écran… L’écrivain porté sur la bouteille ralentit ensuite un peu la cadence. Il faudra attendre trois ans pour lire sa dernière œuvre, L’introuvable, nettement influencé par l’alcoolisme d’Hammett et dont la valeur intrinsèque est moindre que les précédents opus… Dashiell Hammett collabore l’année suivante au scénario d’une bande-dessinée centrée sur un personnage qu’il a créé, l’agent secret X9, qui sera ensuite reprise par Briggs et Flanders.

Rongé par l’alcool, Dashiell Hammett n’écrit plus et vit en reclus dans le Montana où il sera débusqué à l’aube des années ’50 par la fameuse Chasse aux Sorcières du Sénateur McCarthy. N’ayant jamais caché ses sympathies communistes, Hammett sera jeté en prison où il contracte la tuberculose. Tous ses ouvrages sont retirés des bibliothèques ou des librairies, il devient un auteur prohibé… Il restera quelques années en prison avant de venir finir sa vie à New York où il meurt en 1961 quasiment oublié de ses contemporains.

Le roman noir

Bien que ce type de littérature exista depuis les années ’20 aux Etats-Unis, l’appellation «roman noir» a vu le jour en 1944 dans les milieux intellectuels français. Il se distingue du roman policier traditionnel de l’époque par la construction. Dans le roman policier, le crime est commis au début de l’ouvrage et sert de fil conducteur au récit ; le roman noir, traite d’une situation qui évolue pour amener jusqu’au crime. Une collection – la Série Noire - sera d’ailleurs créée, en 1945 par Marcel Duhamel pour Gallimard. En outre, le roman noir répond à des critères de narration et de mise en scène précis : détective (souvent fauché et/ou alcoolique) sans scrupules n’hésitant pas à enfreindre la loi et la morale, ambiance lourde, justice privée, endroits mal famés, descriptions longues…

Dashiell Hammett est donc considéré comme l’inventeur de ce type de littérature, bien qu’avant lui Eugène Sue aurait pu aussi revendiquer cette paternité. Parmi les grands classiques du roman noir, sans être exhaustif, on relève La Moisson Rouge et Le Faucon de Malte de Dashiell Hammett, On achève bien les chevaux de Horace McCoy, L’allumette facile de David Goodis, Le facteur sonne toujours deux fois de James McCain, La position du tireur couché de Jean-Patrick Manchette, Compartiment tueurs et La course du lièvre à travers les champs de Sébastien Japrisot, Celle qui n’était plus de Boileau-Narcejac, Le grand sommeil et Adieu ma jolie de Raymond Chandler…

En six romans et quelques nouvelles, Dashiell Hammett a révolutionné la littérature policière classique pour lui apporter une touche de noirceur qui lui conféra une aura plus importante parmi les milieux littéraires un peu tièdes par rapport au polar… Hammett est à considérer parmi les plus grands auteurs américains du 20è siècle, au même titre que Faulkner, Hemingway, Capote, Steinbeck, Williams, Kerouac, King, Bradbury ou Asimov…

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(1) Boileau-Narcejac est, en fait, le nom de plume de deux auteurs – Pierre Boileau et Pierre Ayraud, dit Thomas Narcejac – qui ont co-signé une cinquantaine d’œuvres.

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