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17 novembre 2010 3 17 /11 /novembre /2010 13:03

Itinéraire d’un chanteur hors du commun

 

causes-perdues.jpgC’est avant-hier qu’est sorti le nouvel album studio de Bernard Lavilliers, le 19è déjà. «Causes perdues et musiques tropicales» est une perle de plus au chapelet musical du Stéphanois. A 64 ans, Lavilliers fourmille d’envies et de projets, il est toujours là pour parler de ces causes qui lui tiennent à cœur, celles qui sont le plus belles… les causes perdues. Le titre de ce nouvel album repose sur une anecdote qui remonte aux années ’80 lorsque le Président François Mitterrand avait invité quelques chanteurs engagés à l’Elysée. «Et vous Bernard, que faites-vous en ce moment ?» avait demandé le Président à Lavilliers. «Comme d’habitudes, je chante les causes perdues sur des musiques tropicales» avait alors répondu naturellement le chanteur… Et ces causes perdues qu’il évoque si bien, on les trouve de Paris à l’Amérique du sud en passant par New York, l’Afrique noire ou les rives de la Méditerranée… C’est à un nouveau voyage lancinant et musicalement parfait que Bernard Lavilliers nous invite avec «Causes perdues et musiques tropicales». Ce nouvel album est l’occasion de revenir un tant soit peu sur le parcours atypique du plus baroudeur des chanteurs français qui vient donc de fêter – le dirait-on ? – son 64è anniversaire.

 

64 ans ! Et une vie bien remplie depuis qu’un beau jour de 1959, alors qu’il n’avait que 13 ans, il entra comme apprenti à la MAS, la Manufacture d’Armes de Saint-Etienne, où son paternel suait déjà sang et eau dans un atelier vide de tout espoir depuis plusieurs années. Mais les rêves d’évasion et d’aventure de l’adolescent qu’il était se sont transformés en une réalité qui l’a sorti de l’atelier sordide où il ne se voyait pas vieillir ! De la forteresse disciplinaire de Metz à Fortaleza en passant par New York, l’Amazonie, Saint-Malo ou Rio de Janeiro, il a baroudé et s’est construit une vie passionnante, comme beaucoup d’entre nous la rêve, mais sans pour autant en oublier ses racines.

L’exutoire à son peu agréable boulot à la MAS, le gamin qu’il est le trouve d’abord dans la boxe. Il fréquente un club à Saint-Etienne et traîne dans la rue après les entraînements qu’il suit avec assiduité, bien plus en tous cas que les cours auxquels sont statut d’apprenti le contraint encore à assister deux jours par semaine… Dans la rue, Bernard Ouillon – c’est le patronyme réel de Lavilliers - apprend vite la vie des petits délinquants, il casse quelques voitures et commet deux ou trois larcins qui lui valent un séjour en maison de redressement. Au grand dam de son père, le jeune Bernard voit son contrat d’apprentissage à la MAS déchiré… Un petit truand dans une fabrique d’armes, cela ne sied pas à l’image de la MAS ! Après tout, les dirigeants de l’usine stéphanoise préféraient peut-être voir leurs armes dans les mains de grands truands !!! En 1963, Bernard Ouillon prend, par atavisme, une carte d’affiliation au Parti Communiste, il a 17 ans et doit faire des choix ! «A cette époque, je ne savais pas si je voulais être gangster, boxeur ou poète !» raconte-t-il aujourd’hui mais c’est comme tourneur-fraiseur qu’il va trouver de l’embauche dans une usine de Saint-Etienne… Il y reste deux ans avant de ne plus supporter cet univers à nouveau bouché. Parallèlement, il compose ses premières chansons et essaye de se placer dans quelques petits concerts régionaux. En 1965, il laisse tout son petit monde derrière lui et part à l’aventure… Direction Brésil !

La découverte de ce pays va changer sa vie. A Rio de Janeiro, il tente sans succès de se faire embaucher comme docker. Alors, il voyage vers le Nord et Bellem où il est engagé comme camionneur. Il doit convoyer des chargements à travers l’Amazonie. Le Stéphanois aime cette vie aventureuse faite d’insécurité et d’imprévus. Il est loin déjà ce temps où la fraiseuse était son seul horizon… Il reste 18 mois au Brésil avant de reprendre la route vers les Caraïbes et l’Amérique centrale. Lorsqu’il rentre en France après une absence de près de deux ans, le baroudeur a oublié un petit détail… Son service militaire ! Mais l’autorité bidasse ne l’a pas oublié, elle ! A peine pose-t-il le pied dans l’Hexagone, qu’il est placé en Forteresse à Metz pour insoumission… Il restera dans cette prison froide et grise pendant presque un an et lorsqu’il en sort, fin 1967, il est sans ressource. C’est à Paris où il fait le tour des cabarets qu’il tente sa chance. Il y place quelques-unes de ses compositions fortement inspirées par l’œuvre de Léo Ferré. Remarqué par le producteur Jean-Pierre Hébrard, Bernard Ouillon enregistre deux 45 tours, le premier LP intitulé «Premier pas…» sortira en 1968, il est sous-titré «Lavilliers», un nom qui surgit du Diable-Vauvert et qui restera, à jamais, son nom de scène. La carrière musicale de Bernard Lavilliers est lancée, il en est à l’aube !

Chanteur pour les ouvriers et pour la sidérurgie

Mai ’68 bat son plein et à l’agitation parisienne, le Stéphanois préfère les usines occupées de province. Il chante pour les ouvriers en grève qui occupent leurs manufactures. Son premier album est confidentiel mais arrive néanmoins aux oreilles de la jeune maison de production Motors qui lui fait alors signé un contrat pour deux vinyles ; «Les Poètes» sera pressé en 1972 et «Le Stéphanois» suivra deux ans plus tard. Cette fois, il est lancé et même reconnu comme un artiste à part entière. Il rejoint une compagnie majeure, Barclay, en 1976 et offre au public son premier album exceptionnel : «Les Barbares» avec le sublime titre Fensch Vallée sur lequel il rend un premier hommage aux ouvriers sidérurgistes de Moselle. Cette notoriété acquise lui confère également une plus grande liberté de mouvement dans les choix musicaux qu’il pose. Ainsi, il voyage et puise son inspiration dans la musique latino-américaine. En 1979, il s’offre une collaboration avec le percussionniste Ray Baretto, roi incontesté de la salsa. De cet échange interculturel naît l’album «O’ Gringo» en 1980 qui contient plusieurs perles musicales comme La Salsa, Traffic ou Stand the ghetto

Bien installé dans ses convictions, le Stéphanois traverse les années ’80 en enchaînant albums et voyages vers San Salvador, Dakar, New York, Managua, Haïti et le Vietnam entre autres. «Voleur de feu» et «If» résonnent comme de nouveau bijoux musicaux… En France, il soutient, à nouveau, les ouvriers sidérurgistes qui voient leur outil décliner et poindre à l’horizon le spectre du chômage. Musicalement, après Baretto, il s’offre d’autres coopérations avec Jimmy Cliff, Cesaria Evora et le chanteur congolais Mzongo Soul notamment. Mais c’est en 1992, à la Fête de l’Humanité, qu’il s’offre le duo de ses rêves avec Léo Ferré, l’idole de toujours, l’inspirateur de ses premiers textes…  Avec régularité, le Stéphanois enchaine albums et voyages au bout du monde. En 2004 «Carnet de bord» est une magnifique synthèse des deux…

 

A bientôt 65 ans, le chanteur n’envisage pas de se ranger. Artiste engagé, itinérant et rebelle, Bernard Lavilliers se veut comme un témoin de la dérive mondiale. De ses voyages il a ramené une vision planétaire globale. Il dispose d’une expérience que peu de chanteurs engagés peuvent avancer. Partir ailleurs pour voir si c’est mieux ! Il l’a fait et il a vu que ce n’est pas forcément mieux… Impliqués aux côtés des travailleurs de la sidérurgie(1) en déroute dans les années ’80, c’est aujourd’hui près des altermondialistes que le Stéphanois a décidé de se ranger. Tant qu’il aura la rage au cœur, il aura l’énergie pour s’engager aux côtés de ceux qui se battent pour faire avancer la société vers des horizons plus cléments mais aussi parfois aux côtés de ceux qui se battent contre des moulins à vent… «Causes perdues et musiques tropicales» aborde l’exil, l’abandon, la saudade – ce mot ibérique qui exprime le sentiment de dépossession d’un passé que Lavilliers adore tant il reflète bien des situations actuelles -, la finance et ses dérives… le tout baignant dans une musique du monde habituel à l’univers musical du Stéphanois. On retrouve, en effet, sur cet album les rythmes martiniquais de Mino Cinelu, le bandonéon argentin de Juan-José Mosalini, la mazurka antillaise de David Donatien, le swing angolais de Bonga Kuenda ou encore le chachacha unique du Spanish Harlem Orchestra…

Aujourd’hui, Bernard Lavilliers est au sommet de la chanson française, au même titre que Brel, Brassens, Nougaro, Ferré ou Bécaud. Ses textes sont étudiés dans les écoles et sa musique unique et reconnaissable entre mille en font l’un des artistes francophones majeurs de la fin du 20è siècle et du début du 21è !

 

«Causes perdues et musiques tropicales»

Bernard Lavilliers

Chez Barclay

Sorti le 15 novembre 2010

 

Une tournée associée à l’album est prévue à partir de février 2011

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(1) la chanson Les Mains d’Or sur l’album «Arrêt sur image» est une autre ode superbe aux travailleurs déchus de la sidérurgie…

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Published by Olivier Moch - dans A découvrir
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commentaires

Récit de Voyages en Amérique 08/04/2014 21:55

Bernard Lavilliers est toujours grand, c'est vrai !

Julien Lemoine 17/11/2010 19:36


Je l'ai acheté. Du grand Lavilliers... en fait c'est un pléonasme. Ce que fait Lavilliers est toujours grand !