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9 juillet 2011 6 09 /07 /juillet /2011 10:07

Série de l’été : la fourche du Vieux Gaulois, 9 juillet 1913.

 

tdf09C’est à la fin juin, à Boulogne-Billancourt, que se sont donné rendez-vous les 140 courageux hommes qui disputent le 11è Tour de France. Quinze étapes, toutes au-dessus des 300 bornes et même deux qui dépassent les 400… Au menu des Forçats de la Route (ndlr en fait cette expression célèbre d’Albert Londres pour nommer les coureurs ne date que de 1924 !) les cols d’Aubisque, du Tourmalet, d’Aspin de Peyresourde, du Portet d’Aspet, d’Allos, du Galibier, du Télégraphe ou encore le Ballon d’Alsace. Du lourd en perspective ! Parmi les favoris attendus, il y a les Français Gustave Garigou, qui l’a emporté en 1911, et Lucien Petit-Breton, vainqueur en 1907 et 1908, le Luxembourgeois François Faber, qui gagna le Tour en 1909, et le Belge Odiel Defraye, vainqueur sortant. L’équipe Peugeot parait imbattable avec sa kyrielle de vedettes ; en plus des favoris Garigou et Faber, elle compte dans ses rangs Jean Alavoine, vainqueur de plusieurs étapes dans le passé, le chasseur de courses d’un jour Eugène Christophe, surnommé Le Vieux Gaulois, ainsi que les Belges Marcel Buysse et Philippe Thys deux attaquants infatigables.

 

L’Italien Micheletto remporte la première étape au Havre mais, dès le troisième soir il doit céder la première place du classement général à Odiel Defraye qui entend bien reconduire son succès de 1912. Le 9 juillet se présente l’étape que tout le monde s’accorde à définir comme le juge de paix de ce Tour 1913. Elle relie Bayonne à Luchon, sur 326 kilomètres, en empruntant l’Aubisque, le Tourmalet, l’Aspin et Peyresourde. Si cette étape ne détermine pas le classement final, elle lui donnera assurément une orientation claire. Eugène Christophe est second du général à 4’55’ et entend bien profiter de ce parcours montagneux pour prendre le leadership et une sérieuse option sur la victoire finale. Dès les premiers virages de l’Aubisque, Eugène Christophe attaque, seul Philippe Thys peut suivre à distance raisonnable. Dans l’ascension du Tourmalet, le Belge rattrape et dépasse le Vieux Gaulois qui entame donc la plongée vers Sainte-Marie-de-Campan en seconde position. Tout se passe pour le mieux pour Christophe car Thys est beaucoup plus loin au général. S’il parvient à contenir son équipier, Christophe sera, selon ses plans, premier au classement général ce soir. Mais le destin s’en mêle et Eugène Christophe est renversé par une voiture suiveuse. Il n’a rien physiquement mais la fourche de son vélo est brisée net. Le Principe d’Autonomie imposé par Henri Desgranges précise que chaque participant ne peut compter que sur lui-même et ne peut recevoir, d’aucune manière que ce soit, une aide extérieure. S’il veut poursuivre l’aventure, Le Vieux Gaulois doit réparer sa fourche lui-même. Aussitôt, des spectateurs lui disent qu’il y a un forgeron à Sainte-Marie-de-Campan, il pourra y faire les réparations utiles. Sainte-Marie-de-Campan c’est 14 kilomètres plus bas… C’est donc en portant son vélo brisé que Christophe s’oblige à une longue marche sous la canicule. Chez le forgeron, pourtant décidé à l’aider, Eugène Christophe doit maintenant s’atteler, sous le regard de trois Commissaires de course chargés de veiller au respect du règlement, à la réparation de sa machine. Il brase une barre de fer qu’il doit enfoncer dans le cintre du vélo avant de fixer l’ensemble avec des goupilles. Le travail prendra au moins trois heures. A un des Commissaires qui voulait aller manger, Eugène Christophe assène cette phrase restée célèbre : «Si vous avez faim, mangez du charbon...Je suis votre prisonnier et vous resterez mes geôliers !». Il s’écoule un peu plus de quatre heures entre le moment où il est renversé par la voiture et le moment où il repart sur son vélo à la réparation de fortune. Thys s’est envolé vers la victoire d’étape, et plus tard vers la victoire finale de ce Tour, Garigou, Petit-Breton, Faber et quelques autres sont passés depuis bien longtemps aussi. Eugène Christophe termine l’étape à 3h50’ de Thys, ses espoirs de victoires dans le Tour de France 1913 se sont envolés avec l’air du soufflet de la forge de Sainte-Marie-de-Campan…

 

Aurait-il gagné ce Tour ? Je ne crois pas car il perd encore près d’une heure le lendemain dans des conditions normales de course tout comme il perdra un temps important dans toutes les étapes de montage. Au final, il termine septième du Tour de France 1913 à plus de 14 heures de Philippe Thys. Les quatre heures perdues à Sainte-Marie-de-Campan ne sont finalement qu’un tiers du temps perdu au total…

 

Bouffeur de fourche

 

Cet épisode mémorable fait entrer Eugène Christophe dans la légende du Tour de France. Il assoira un peu plus sa position légendaire par d’autres faits. Le 19 juillet 1919, à Grenoble, il est le tout premier coureur de l’histoire à porter le maillot jaune. En effet, afin de distinguer le leader de l’épreuve, Henri Desgranges à l’idée de lui attribuer un maillot différent, il choisit un maillot jaune de la couleur du papier sur lequel est imprimé L’Auto, le journal qui parraine la course. Au matin de la 11è étape du Tour 1919, Christophe a donc l’infime honneur de revêtir le premier maillot jaune de l’histoire. Il le conserve jusqu’à l’avant-dernière étape, en effet sur le trajet entre Metz et Dunkerque, il… brise sa fourche sur une chute. Encore une fois, il est obligé de réparer seul. Cela ne lui prendra qu’une heure cette fois mais son avance n’étant que de 28 minutes, il perd le Tour 1919… Et comme l’adage populaire dit jamais deux sans trois, il brisera encore une fois sa fourche dans la descente du Galibier sur le Tour 1922. Le Principe d’Autonomie n’existant plus, il termine et remporte l’étape sur le vélo qu’il a emprunté à un prêtre…

 

Tour de France 1913

Classement final

1. Philippe Thys (Peugeot)

2. Gustave Garigou (Peugeot) à 8’37’’

3. Marcel Buysse (Peugeot) à 3h30’55’’

Maillot vert : pas encore existant (créé en 1953)

Maillot à pois : pas encore existant (créé en 1933)

Meilleur jeune : pas encore existant (créé en 1975)

 

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Published by Olivier Moch - dans A découvrir
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