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12 juillet 2010 1 12 /07 /juillet /2010 13:13

Ma mémoire est inexorablement la cible de résurgences de la tragédie de Los Alfaquès...

 

alfaquesJ’en parlais récemment avec des amis autour d’une tablée estivale, il est des souvenirs d’enfance qui peuvent marquer toute une vie d’adulte. Des réminiscences qui restent gravées à l’esprit, plus ou moins fidèles à la réalité selon la perception que l’on en avait eue à l’époque. S’il est un de ces événements qui m’a marqué et auquel il m’arrive encore souvent, sans pourtant le vouloir, de penser c’est la catastrophe de Los Alfaquès qui a eu lieu le 11 juillet 1978 dans ce camping près de la petite ville touristique de San Carlès de la Rapita. Usuellement, nous passions nos vacances d’été familiale en Catalogne, dans un petit village perdu entre la Méditerranée et la Cordillère littorale catalane, Calafat (Je vous reparlerai, je pense de cet endroit durant l’été). Nous avions coutume d’aller en balade dans la région et, notamment, quelque cinquante kilomètres plus au sud, au delta de l’Ebre qui offre des paysages superbes.

 

J’avais huit ans lors de ce chaud été 1978, le lieu de nos vacances, proximité hispanisante oblige, résonnait encore de la victoire argentine à la Coupe du Monde de football… L’Espagne résonnait d’autant plus qu’elle serait la prochaine organisatrice du tournoi mondial et que, déjà, l’on commençait à en parler alors qu’il faudrait encore attendre quatre années pour voir débarquer les stars du ballon rond. L’Espagne était aussi dans une drôle d’ambiance générale, le régime franquiste n’existait plus depuis trois ans mais les effluves de la Movida ne caressaient pas encore les narines de la jeunesse… Oui, c’était une période de transition dans laquelle on ne distinguait pas encore très clairement le chemin à prendre. Les nostalgiques de Franco croyaient encore possible de réinstaller un régime dictatorial tandis que les épris de liberté n’osaient pas encore pleinement savourer celle qui s’offrait à eux. Du haut de mes huit ans, je ne pensais guère à la situation politico-sociale mais seulement aux plaisirs de la plage, à mes jeux d’enfant et aux balades au bout du bout du monde comme ma mère appelait le Delta de l’Ebre… Et c’est vrai que sur ce morceau de terre perdu et presque désertique à l’époque où l’Ebre vient se jeter dans la Méditerranée, j’avais l’impression que le monde s’arrêtait, qu’il n’y avait plus rien par-delà cette vaste étendue maritime.

 

A l’époque, les informations ne circulaient pas aussi vite qu’aujourd’hui. Nous n’avions que Radio Monte Carlo pour nous tenir informé ainsi qu’un petit journal local que nous achetions parfois lorsque nous allions dans la petite ville voisine de notre nid… Pas de télévision, mes parents n’en voulaient pas pour les vacances - comme ils avaient raison ! - pas d’internet dont les prémisses populaires n’étaient même pas encore imaginées. La source d’informations la mieux alimentée était encore Radio Supermercado, le bouche à oreille du supermarché (ndlr c’est un grand mot !) de notre petit village. Ainsi avions-nous appris qu’il y avait eu un accident assez grave dans un camping un peu plus bas que chez nous, à San Carlès de la Rapita. Quelques jours plus tard, nous embarquions dans la voiture pour notre annuelle excursion au bout du bout du monde… En chemin, nous sommes passés sur la route qui longe le camping de Los Alfaquès, celui-là même qui venait d’être pulvérisé par la folie humaine deux ou trois jours plus tôt.

 

Les lignes qui suivent ne viennent pas de ma mémoire mais bien de ce que j’ai pu lire – parfois des années après le drame – à propos de cette catastrophe dont le champ de ruine marqua ma mémoire.

 

Le 11 juillet 1978, le camping de Los Alfaquès (Les Bancs de Sables) est plutôt bien rempli, c’est un lieu qui attire chaque année bon nombre de touristes allemands, hollandais, belges et français. Il fait chaud, très chaud en ce début d’après-midi. Certains vacanciers profitent de la fraicheur salvatrice de la mer tandis que d’autres tentent de se reposer en faisant la sieste sous un arbre, d’aucuns enfin passent à table… Bref l’animation normale d’un camping méditerranéen en juillet. Sur la Nationale 340, en provenance de Tarragone et en direction de Vinaros et plus loin Alicante, fonce un camion citerne rempli de propylène, un gaz hautement inflammable. La citerne, qui a été remplie vers midi à Tarragone à la raffinerie Enpetrol, est en surcharge, elle contient 43 mètres cubes de gaz au lieu des 38 règlementaires. A 14h30, le chauffeur, probablement à cause du poids et du tangage de la citerne, perd le contrôle de son poids lourd qui quitte la route et se couche sur le côté en glissant vers Los Alfaquès… Le frottement déchire la citerne et une étincelle transforme cette masse glissante en une énorme boule de feu(1). En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, la boule de feu – qui atteint la température de 2000° - traverse le camping en ligne droite, dévastant tout sur son passage. En à peine quatre minutes, sur une largeur de 150 mètres, la boule de feu carbonise ce qu’elle engloutit : tentes, caravanes, voitures, femmes, hommes et enfants… 217 personnes meurent en moins de temps qu’il ne faut pour fumer une cigarette, d’autres qui avaient la «chance» de se trouver en dehors du passage de la boule de feu sont grièvement brûlés par la chaleur ou par les gouttelettes de propylène en feu qui retombent en pluie, plusieurs dizaines d’entres elles mourront dans les heures et le jours suivant dans les hôpitaux de la région. «C’était comme du Napalm, c’était un enfer !»(2) dira un touriste français quelques jours plus tars au journaliste du Times venu l’interviewer.

 

J’en reviens au fil de mes souvenirs. Lorsque nous passons le long du camping, le 13 ou le 14 juillet, tout n’est que désolation, la vie s’est arrêtée, les restes de quelques constructions, des carcasses de voitures ou de caravanes fument encore, une odeur âcre prend au nez et les seules âmes qui vivent sont celles des premiers enquêteurs dépêchés par les assurances et des policiers de la guardia civile… Est-ce le cas où est-ce ce que ma mémoire à fixé mais il n’y a aucun bruit, pas le moindre chant d’oiseaux, pas de brouhaha ambiant… Mon père ne s’arrête pas, la voiture poursuit sa course vers le bout du bout du monde mais c’est ici, à Los Alfaquès, que le monde s’est arrêté pour plusieurs centaines de personnes, celles qui sont mortes et, pire encore, celles qui ont survécu à ce drame engendré par la folie des hommes… Cette folie qui pousse les hommes à vouloir gagner du temps et de l’argent au mépris des contingences matérielles réalistes. On ne m’ôtera pas de l’idée que si ce camion à quitté la route c’est parce qu’il était surchargé et que le chauffeur roulait trop vite. Ces deux facteurs combinés ont semé la mort et la désolation dans un lieu qui devait sentir bon les vacances, la joie de vivre et l’insouciance.

 

Nous ne sommes restés que quelques secondes devant les ruines de l’enfer mais ces quelques secondes ont suffit à marquer à jamais ma mémoire de gosse au fer rouge. Avec le temps, certains détails s’estompent, d’autres sont probablement conservés à l’encontre de la vérité mais il est une réalité qui ne s’effacera jamais de moi, cette ambiance et cette odeur de mort sur la Nationale 340, non loin du bout du bout du monde…

 

 

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(1) il n’est pas exclu que la citerne fut déjà en feu avant que le camion ne quitte la route mais personne ne peut le confirmer et aucun élément de l’enquête ne peuvent accréditer cette thèse.

(2) It was like Napalm !, in Time, 24 juillet 1978

 
 

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Published by Olivier Moch - dans Humeurs
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